Challenge Flash n°1 – Estée R.

Le chemin devenait boueux. A vrai dire, Gunnart avait la sensation de patauger dans de la crotte de Grodal, et cela le faisait salement suer.

Il marchait d’un pas traînant, embobeliné dans un enchevêtrement de roseaux, jeunes pousses et larges feuilles. Le sentier était à peine esquissé, toute trace de civilisation engloutie par la végétation, et la chaleur étouffante.  La sudation auréolait ses vêtements de larges taches salées. L’air, fortement iodé, ralentissait son souffle et son endurance. D’autant plus que la forêt rétive ne lui facilitait guère la tâche. Tout comme le borgne taciturne qui traçait devant, sans lui prêter ma moindre attention.

Des troncs huileux se dressaient tels d’immenses colonnes, et de robustes lianes s’élançaient d’arbres en arbres, d’où pendaient des floraisons jaunâtres. La forêt s’épaississait d’avantage à mesure qu’ils s’y enfonçaient et ils devaient faire attention à ne pas poser le pied sur les champignons pustuleux qui jonchaient le sol, entre deux couches de boue. Un instant, Gunnart se retrouva emmêlé dans l’inextricable sylve, car des plantes dont il ignorait le nom croissaient parmi les racines et grimpaient aux troncs des arbres avec une vitesse propre à de la sorcellerie.

D’immenses feuilles d’opales s’étalaient en calice au niveau de son visage, comme des nénuphars géants.

Une nouvelle fois, Gunnart testa la résistance de ses entraves, et renonça à tirer plus fort. La décharge électrique venait de lui  scier les jambes et il s’affala dans la bouillasse avec force exaspération. Devant lui, l’homme n’avait pas ralenti son allure. N’avait pas donné l’impression de s’être aperçu de quoi que ce soit. Qu’importait, il le savait, le bougre avait tout perçu et il se délectait de le savoir meurtri.

Au prix d’un rude effort, il se releva et emboita le pas à son tortionnaire. Le paysage était monotone. Flore humide et sombre, vase noirâtre et mal odorante. Bourdonnement d’insectes. Il n’avait aucune idée de l’endroit où ils se rendaient. Mais cela n’était certainement pas au Centre de Sécurité. Résistant à l’angoisse qui l’oppressait, il se laissa aller un moment à repenser à sa rencontre avec le borgne.

***

— Aurais-je tout même le droit de connaitre le nom de celui qui m’arrête ? avait-il demandé en époussetant son pantalon.

Son souffle était court, sa dégaine clairement celle d’un délinquant de la Galétoa, et sa morgue cachait mal son  anxiété. Car il n’en menait pas large, Gunnart, derrière ses mèches roses, ses yeux chassieux et son sourire tordu. Le gaillard l’avait acculé dans une ruelle sinistre  au terme d’une course poursuite qui semblait à peine l’avoir échauffé. Et lui, crachait ses poumons sur ses baskets de contrefaçon, mains sur les genoux et langue pendante.

Il avait pris quelques secondes pour observer son poursuivant, étant donné qu’il ne lui répondait pas, occupé à le lorgner dans l’indifférence la plus totale.

Grand, le cheveu noir brillant, court et indiscipliné, il avait une allure altière et charismatique, il fallait le reconnaître. Son regard vert vous transperçait la peau, bien qu’un seul œil ne puisse vous toiser, l’autre étant dissimulé sous un bandeau de soie violette.

Il avait la mâchoire ferme,  le nez droit, les lèvres fines, des jambes taillées pour la course et un corps bâti pour le combat. Nul doute que ses mains rudes étaient à même de vous broyer le cou sans effort. Gunnart aurait été bien en peine de dire si l’ensemble aurait charmé la gente féminine, mais en tout cas, il en imposait !

Son long manteau de toile flottait derrière lui, ouvert sur un pull à col roulé. Il portait des jeans élimés, des rangers à pointes de métal, une ceinture garnie d’un pistolet F5, troisième transmutation, ainsi qu’une carte de Chasseur de Prime affilié au Groupe de Sécurité Urbaine de Missignan 4.

— Tu ne réponds pas chasseur !?

— Tu sais très bien qui je suis.

— Mmm… T’es du GSUM ! Tu me casses les roupils et  oui, je pense savoir qui tu es cyclope. Zenman ! Le chasseur silencieux.

— Bien, maintenant suis-moi.

Le collier de sécurité avait scintillé un instant et Gunnart avait ressenti la petite décharge électrique tendre ses muscles alors que Zenman lui tournait le dos et tirait sur la chaine virtuelle qui les reliait. Il avait donc emboité le pas de son tourmenteur, résigné. De toute façon, il serait dehors avant la fin de soirée, pensait-il alors.

***

Cela faisait maintenant trois heures qu’ils avaient quitté la ville et qu’ils peinaient dans les flaques de bourbe. Gunnart angoissait un peu plus à chaque pas. Il y avait un moment qu’il avait compris que quelque chose ne tournait pas rond. Pourquoi l’emmener dans la jungle, plutôt qu’au GSUM ?

— Allez, tu peux me le dire maintenant ! Où allons-nous ? Pour quel motif m’as-tu arrêté ? Hé ! Tu me réponds !? J’ai des droits ! Tu dois les respecter !

Zenman se retourna vivement et stoppa sa progression. Ils étaient dans une espèce de clairière minuscule, à des lieux de toute âme qui vive. Le chasseur le fixa un moment puis désigna le sol du menton.

— Creuse, dit-il simplement.

Gunnart puait la sueur et la peur.

— Co…Comment ça ? Mais je n’ai pas de pelle. Pou… pourquoi creuser ici ? Tu as enterré un trésor ?

—Je ne dirais pas ça, non. Maintenant creuse. Sers-toi de tes mains.

Le délinquant s’exécuta. Une boule hérissée de pointes descendant et remontant dans sa gorge. Que lui voulait ce taré ? Il n’avait pourtant pas la réputation d’être un psychopathe. On le disait réglo dans le milieu…

***

Les ongles en sang, il contemplait tour à tour le trou béant qu’il avait creusé et le borgne qui l’observait, assit sur une large souche, les mains derrière la tête, occupé à détacher lentement le bandeau qui lui couvrait l’œil.

Alors, Gunnart sut qu’il allait mourir. Et qu’il n’était que le premier. Cet homme n’était pas borgne. Il était simplement vairon. Comme la jeune fille qu’ils avaient abattue, ses potes et lui, lors de leur premier braquage, quelques années plus tôt.

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Une réponse le “Challenge Flash n°1 – Estée R.

  1. J’ai bien aimé le début et la première scène dans la boue. Excellentes descriptions. par contre, je trouve que la description très détaillée du « borgne » casse le rythme. Moins de détails auraient suffit.
    j’ai eu du mal à imaginer le monde. On comprends que les perso sont dans un genre de marécage à l’écart de la ville. Mais on a l’impression qu’on est sur une mégapole dans la scène de l’arrestation. Il faudrait peut être intégrer un trajet en « voiture »

  2. L’histoire est sympa, et ça se lit assez bien. La chute est pas mal, même si on la devine un peu trop facilement.
    Un petit bémol concernant la longueur des phrases. Des virgules auraient pu être remplacées par des points, ou certaines phrases mieux remaniées pour qu’elles soient raccourcies.

  3. Une bon texte bien que j’ai trouvé la chûte un peu facile. J’ai eu le sentiment que l’auteur à eu une idée et a tenté de faire du ‘remplissage’

    Le concept est cependant plutôt sympa mais j’ai eu du mal à être ’emporté’ dans la nouvelle

  4. Atorgael dans

    Une fin brutale mais efficace.
    Ça se lit tout seul et l’univers en arrière plan fait penser à un far-west spatial.