Challenge d’écriture n°40 – Rendar


Rendar
12.7/20 ?????
5ème

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God Blesse America

La foule est compacte, la foule est bruyante. La rue a très vite échoué à l’accueillir et la foule a vite essaimé aux fenêtres, sur les rares terrasses et même les toits des immeubles monolithiques bordant le no man’s land du Kennedy Garden, l’immense jardin entourant la Maison Blanche.

Parmi cette masse de plusieurs centaines de milliers de personne, très peu peuvent encore se rappeler le Washington d’avant. Se rappeler l’époque précédant la chute, lorsque le Président était réélu tous les quatre ans et que les relations diplomatiques entre les états étaient fréquentes et souvent fructueuse.

En cette veille de fête nationale, cette foule est venue écouter le discours de Barack Obama. Grâce aux traitements réjuvénants et à l’explosion des techniques de clonage médical reservés à l’élite dirigeante, cela fait 254 ans qu’il est à la tête de ce qui fut autrefois le pays le plus riche et le plus important du monde.

La chute à tout changé et les troubles qui ont suivi ont laissé peu de témoignages pour les nouvelles générations de ce qu’était le monde ‘avant’. Peu savent que la majorité des habitants de la planète partaient régulièrement en voyage dans d’autres contrées. Il est inconcevable aujourd’hui d’imaginer que visiter l’Europe ou le Canada était une expérience de découverte aussi bien humaine qu’historique. Et pour cause, les anciens aéroports civils d’où décollaient des centaines d’avions par jour ont été transformés en bases militaires nucléaires ou en manufactures de Cyber-soldats.

L’image de cette foule comprimée mais docile est une antithèse à ce qui se passe partout ailleurs dans le pays. La nation est devenue une contrée où les combats sauvages entre factions paramilitaires, les soulèvements populaires et la répression sanglante est la dramatique norme. L’état de Washington n’échappe à la violence que par une présence militaire permanente et oppressante. Les drônes de surveillance survolant les rues, les cohortes de policyborg patrouillant sans relâche et les tourelles d’arme anti-personnel à chaque coin d’immeuble sont là pour attester du totalitarisme régissant la ville.

La chute, cette grande crise économique qui s’est transformée en guerre mondiale totale à également changé drastiquement la mentalité des peuples. L’Europe, ancienne valeureuse puissance économique et militaire était retournée à un système clanique de tribus. Chacune gardait jalousement son territoire comme à l’époque précédant l’avènement de l’Empire Romain. L’Amérique ne valait plus guère mieux et méritait aujourd’hui le surnom d’Etats Désunis.

A l’aube de la troisième guerre mondiale, le Président Obama s’était placé en médiateur et fédérateur afin de calmer la montée en violence en Asie, Afrique et Amérique du Sud. Lors d’une conférence rassemblant les chefs d’états de centaines de nations du monde, la nébuleuse terroriste Al-Qmedia, avec l’aide de l’Iran, avait lancé une série d’attaques nucléaires, oblitérant de la face du monde Israël, Paris, New York, Bruxelles, Buenos Aires, Berlin, Los Angeles et Moscou.

Des millions de personnes étaient mortes en quelques heures, plongeant le monde dans une affreuse consternation débouchant sur une véritable anarchie.

Cet horrible évènement débordant de barbarie au lieu de réunifier les nations de la planète dans ce qui aurait pu être un esprit d’entraide et de communion jamais vu auparavant, avait accentué dramatiquement les clivages et instauré un climat de terreur où chacun s’est replié sur lui-même.

Le Canada, voisin amical historique a radicalement changé de visage. Un groupement révolutionnaire québécois y a fomenté un coup d’état et revendiqué l’ascendance française du pays. Les héritiers biologiques des Rois de France ont alors étés couronnés souverains des Royaumes D’Erables. Leur premier décret a été d’organiser une violente purge des opposants anglicans et de nombreux habitants de l’hexagone ont migrés vers cette nouvelle terre promise, désertant une Europe déchirée. Aujourd’hui, un gigantesque mur impénétrable gardé par des légions de Cyber soldats se dresse autour du territoire canadien. Nul ne sait si l’intérieur de cette enceinte ressemble à un Paradis terrestre ou au pire goulag de l’humanité.

La situation au sud est encore plus problématique. Le Mexique, devenu richissime grâce à l’explosion de la consommation de drogue, est dirigé par un conseil de cartels mafieux belliqueux et expansionniste. Des centaines de kilomètre carré de territoire américain sont grappillés chaque année dans une guerre d’invasion que l’armée ne peut endiguer. En effet, les forces armées étasuniennes sont en permanence déployées à travers le pays pour tenter de mettre fin aux conflits interraciaux nés de la chute.

Des dizaines de mouvements nationalistes tirant leurs idéaux des préceptes anciens du Klu-Klux-Clan ou des groupements nazis ont vu le jour. Ils se sont donnés comme mission divine de propager la parole sacrée en éliminant tout ce qui n’est pas blanc de peau et catholique. S’étant depuis toujours rassemblés en communauté, les latinos, afro-américains ou asiatiques ne se sont pas laissé faire et ont très vite répliqué. L’escalade de représailles qui a suivi a vite fait ressembler le pays entier à un gigantesque combat de rue.

En quelques décennies, les Etats-Unis ont perdus toute crédibilité et soutiens internationaux. Le congrès est devenu un pouvoir totalitaire et répressif extrêmement violent dans un pays dirigé par la peur et prônant la déshumanisation. Pourtant personne ne semble s’en plaindre car l’Histoire enseignée dans les centres d’endoctrinement est bien loin de ressembler à la triste réalité. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont conditionnés à obéir et à ne pas poser de question, les livres ont été réécris et l’américain moyen ignore totalement qu’avant la chute, deux conflits majeures avaient déjà eu lieu.

Mais ce soir, au milieu de cette foule attendant l’allocution du Président comme s’il s’agissait de celle du légendaire Christ, une personne, elle, se souvient du monde d’avant. Et contrairement aux autres, elle n’est pas là pour faire ce qu’on attend d’elle et sagement écouter une pluie de mensonges. Non, cette personne est là pour tuer.

Jack Nauwer était l’un des grands espoirs pour l’avenir à l’aube de l’année 2080. Ecologiste convaincu, son entreprise spécialisée dans le recyclage avait inventé un procédé permettant de transformer les déchets en eau potable. Cela avait mis fin à des siècles de sécheresse et de famine dans certaines pays du globe et fais de lui un très riche industriel. Malheureusement, il fallut des années pour se rendre compte que l’eau obtenue par ce procédé révolutionnaire était également le vecteur de terribles maladies incurables. Conscient que son invention avait été à l’origine de l’épidémie de la maladie dénommée ‘Peste Bleue’, il avait investi des milliards dans la génothérapie espérant trouver un remède. C’est son invention, placée de force sous contrôle militaire, qui était à l’origine de la miraculeuse longévité du Président et il était l’un des rares civils survivants à en avoir profité.

Il avait été témoin de la fin du libre-arbitre, de la propagation d’idéaux nauséabonds et des pires horreurs dont l’être humain pouvait être capable. Lors d’un raid de représailles mené par une communauté indienne suite à l’exécution d’une dizaine des leurs par des nationalistes blancs, sa femme et sa fille avaient étés dépecées vivantes devant ses yeux. Il aurait subi le même sort s’il n’avait pas réussi à désarmer l’un de ses assaillants et à s’enfuir.

Il avait erré dans nombre des anciens états, certains livrés à eux-mêmes, d’autres sous contrôle des milices. Il s’était finalement réfugié, avec tant d’autres malheureux cherchant une échappatoire à la guerre civile, dans les ruines de San Francisco. La radioactivité effroyablement élevée des lieux n’effrayait pas les personnes désireuses de vivre leurs dernières années en paix et préférant se condamner à mourir dans un endroit ravagé mais au sein d’une communauté pacifique plutôt que de prendre part aux violences déchirant le pays.

Jack avait pensé en finir ainsi, par une forme consciente de suicide à petit feux. Mais son organisme traité par la génothérapie ne réagissait pas aux radiations atomiques de la même manière que les autres réfugiés qui l’entourait. Alors que tout le monde mourrait autour de lui, il consacra plus de cent ans de sa vie à améliorer l’existence de sa congrégation. Il utilisa également ses talents scientifiques et médicaux pour retarder au maximum le décès de ses congénères. Il arriva ainsi à éviter les trop grandes mutations et fit en sorte que le passage de vie à trépas des réfugiés se fasse de la manière la plus sereine et la moins douloureuse possible.

Il avait presque réussi à faire de cette ville dévastée un havre de paix où tout le monde était accueilli lorsque les drônes et les Cyber-soldats de l’état débarquèrent et ouvrirent le feu sans sommation. Selon les litanies beuglantes des hauts parleurs fixés sur leurs corps métalliques, ils étaient là pour purifier les dangereux dissidents des étendues nucléaires. Jack fut à nouveau contraint de fuir un nouveau massacre. Aucun des habitants des ruines de San Francisco n’étant armés ni animé d’un esprit belliqueux, des centaines de milliers de réfugiés furent ‘purifiés’ en moins d’une nuit par les forces armées d’un pays qu’ils avaient autrefois défendu, chéri et profondément respecté.

Il s’était alors senti animé par une fureur qu’il n’avait connu que lors de l’assassinat de sa famille et s’était, lui qui avait toujours prôné la non-violence, mis en quête d’une solution pour exercer sa vengeance. C’est en croisant l’une des nombreuses affiches de propagande du régime présidentiel qu’il cristallisa sa haine sur Obama, souriant du haut des trois cent années qu’il lui avait offertes et responsable désigné de la décadence du pays.

Le Président ne faisait qu’une apparition publique par an. A la veille de la fête nationale, le légendaire ‘Independance Day’, la coutume voulait qu’il fasse un discours, au vu de tous, sur le perron de la maison blanche. Bien entendu, le chef de l’état ne risquait rien, il était protégé par d’épais murs transparents pouvant résister à tout type d’arme connue et distant de près d’un kilomètre du cordon de sécurité automatique. Ce dernier pulvérisait automatiquement tout être vivant plus grand qu’une mouche venant à franchir le périmètre. De nombreux attentats et tentatives d’assassinat avaient étés perpétrés contre lui lors de cette sortie annuelle mais aucune n’avait ne fusse qu’égratigné le polyglace blindé.

Mais Jack avait avec lui une arme d’une puissance insoupçonnable.

Etant à l’origine du génotraitement expliquant l’éternelle jeunesse du Président, Jack était également le seul à pouvoir trouver un moyen de suspendre ses effets. Serrée dans sa main, il tenait une fiole d’un liquide blanc extrêmement volatil, inoffensif pour le commun des mortels mais létal pour toute personne ayant profité du traitement ‘Juvenis’. Il leva doucement la tête vers les écrans géants qui illuminaient la foule compacte et montraient un Barack Obama serein et souriant. Dans quelques instants, il allait laisser choir la fiole qui irait se briser sur le sol. Le poison, ou plutôt ce qu’il en était venu à appeler l’antidote, allait alors, au contact de l’air, se démultiplier et flotter en quelques secondes jusqu’au Président.

Jack savait qu’il allait mourir également mais peu lui importait. Cela faisait longtemps qu’il s’y était préparé et appelait aujourd’hui la faucheuse de ses vœux.

Avec une pensée pour sa femme et sa fille, il ouvrit la main en souriant tristement. Le bruit du verre se brisant au sol fut couvert par les premiers mots du discours du Président.

Quelques instants plus tard, sur les immenses écrans, la foule horrifiée pu assister à la rapide agonie de leur chef d’état. Sans explication, les mots de Barack Obama s’étranglèrent soudainement dans sa gorge alors que ses organes et sa peau se liquéfiaient en quelques interminables minutes.

Programmés automatiquement pour signer la fin du discours du Président des Etats-Unis, une série de fusées s’élevèrent du sol pour venir éclater en un magnifique déchainement pyrotechnique aux couleurs du drapeau américain.

Enterrée sous la Maison Blanche, l’intelligence artificielle contrôlant les drônes de sécurité n’arrivait pas à déterminer l’origine de l’attaque ayant entraîné l’arrêt des fonctions vitales du Président. Privé de procédures d’analyse pertinents, le cerveau bionique suivit son programme de base en cas d’agression d’origine indéterminée Les robots, au milieu des éclats de lumières rouges et bleues éclairant le ciel se mirent alors à tirer de toutes leurs armes dans la foule incrédule jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucune personne vivante dans les rues.

Jetant un dernier rai de clarté sur cet innommable massacre, les derniers feux d’artifice illuminèrent les toits de la ville encore un instant avant que la nuit ne reprenne ses droits.




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