Challenge Flash n°2 – Estée R.

Clochette

Les fées, ça n’existe pas !

La sanction était sans appel.

La chute fut vertigineuse.

Et l’atterrissage douloureux…

* * *

Elle ouvrit un œil. Cassée, tordue, frigorifiée, seule.

Il pleuvait. L’obscurité l’entourait. Elle avait peur. Ferma de nouveau les yeux. Resta prostrée pendant des heures, des jours peut-être, sans que personne ne remarque sa présence. Sans qu’elle n’ose bouger, ni même observer l’endroit où elle était tombée. Il le fallait pourtant.

Elle était derrière un container à ordure, dans une rue salle qui sentait l’urine et la friture, entourée de cadavres de bouteilles et autres immondices. Le dos collé à la brique humide. Le dos ? Elle se redressa en sursaut. Ses ailes avaient disparu. Elle secoua fébrilement ses cheveux : plus de poussière magique… Elle était finie, détruite. Elle ne rentrerait jamais chez elle.

Elle cria. À quoi bon rester en vie si c’était pour l’enfer ?

De rage, elle frappa la poubelle qui roula vers le milieu de la rue et l’exposa à la vue des passants. Cela fit hurler de frayeur une jeune femme qui passait par là, un bébé dans les bras. Un bébé ? Si elle le faisait rire, elle retrouverait peut-être ses ailes !

Animée par l’énergie du désespoir, elle courut après la femme, qui détala en beuglant.

Il fallait avouer qu’elle faisait peur. Trempée, les cheveux en bataille, crasse et maquillage avaient creusé des sillons sur son visage et sur ses bras. Hagarde et de guingois sur ses jambes frêles, elle avait perdu ses souliers, n’était vêtue que d’une petite robe verte déchirée, et de multiples égratignures marbraient sa peau. Oui, tout droit sortie d’un cauchemar.

Elle déboucha dans une rue plus animée. La femme avait disparu.  Les regards qui convergeaient vers elle étaient réprobateurs, navrés, certains même, concupiscents. Prise de vertige, elle se replia vers son point de chute et s’y ramassa en tremblant.

— Faut pas rester là poulette ! Tu vas te faire cueillir. J’sais pas si tu préfères la police ou les maquereaux, mais si tu veux un conseil, change déjà de tenue. Tiens ! Et puis t’auras un peu plus chaud.

La grosse lui jeta un sac plastique. Il était plein de fripes criardes et rances.  Il y avait, chez cette femme, quelque chose de rassurant, de maternel. Alors elle entreprit de choisir des vêtements. Ce serait toujours mieux que rien.

— Merci, souffla-t-elle en enfilant directement sur sa robe un sweat rouge à capuche et un jeans élimé.

Elle avait choisi le premier pour les ailes déployées qui ornaient le dos. Le second parce qu’il sentait moins mauvais que le reste. Elle ne vérifia pas les poches arrières, pourtant pleines, du sweater.

— Pas d’quoi. J’veux surtout que tu dégages d’ici. C’est pas un endroit pour les mômes.

— Bien…

— Tu as faim ?

Cette question la prit de court. Elle secoua négativement la tête, pas certaine de ses sensations.

— Bon, si tu reviens par ici, passe au petit matin et demande Marthe. C’est quoi ton petit nom ?

— Clochette.

— Tu te fiches de moi !?

La vieille lui tourna le dos et s’éloigna d’un pas trainant, marmonnant :

— Y a vraiment des parents, j’vous jure ! Clochette ! Pas étonnant qu’elle ait des problèmes la petiote.

* * *

Clochette errait. Au moins ne faisait-elle plus peur. Les passants ne s’intéressaient pas à elle, pressés qu’ils étaient par la vie, courant, fuyant vers leur destination.

La pluie avait cessé de battre les pavés de cette ville inconnue, aux bâtiments hauts et travaillés. Les rues étaient annoncées par des lampions et blasons qui leur conféraient une certaine noblesse.

Rue de la Clé. Voilà qui lui plaisait. Peut-être  y trouverait-elle une issue ? Les boutiques l’éclairaient de l’intérieur. Disquaires, bars, herboristes, bouquinistes, friperies… Elle s’arrêta devant une enseigne, ses cheveux frétillaient !

«  Rocambole : livres et jeux de rôle, figurines, magie et sortilèges. »

À l’intérieur, un vendeur à queue de cheval, quelques clients et une fée ! Elle entra.

— Tu ne sais pas voler ? Mais alors tu n’es pas une vraie fée ! demandait le gamin. Et l’autre de répondre :

— Mais voyons mon coco, les vraies fées ça…

— Non !

— Plait-il ?

— Je vous en prie, ne dites pas ça… Je… Ne brisez pas les rêves de cet enfant.

La fille en costume de fée haussa les épaules en souriant. Soit ! Elle planta le gamin, et l’espèce de SDF allumée qui l’avait abordée, pour rejoindre le rayon des amulettes.

Clochette sortit du Rocambole les jambes flageolantes, le cœur au bord des lèvres. Venait-elle de sauver l’une de ses sœurs ? Elle s’adossa au mur le temps de calmer son émoi.

— Toi, tu en es une ? demanda une voix fluette.

Une onde d’énergie et de chaleur intense la traversa. Elle sentit ses cheveux reprendre vigueur sur sa tête. Un peu de poussière s’en échappa et elle considéra le gamin du magasin avec ravissement. Lui, la dévorait de ses petits yeux pétillants.

— Qui es-tu ?

— Je m’appelle Peter… Une fée,  t’en es une ? Parce que tu n’as pas laissé la fille prononcer la phrase. Tu avais vraiment l’air paniquée.

— Oui, Peter, je suis une fée.

— Et tu sais voler ?

— Je… Y crois-tu ?

Clochette ressentait à nouveau la chaleur. Elle remontait dans son dos jusqu’au creux des omoplates. Ses ailes cherchaient un passage. Elles étaient prêtes à reprendre du service.

— Bien sûr ! Oh ! Et j’aimerai tant que tu m’asperges de poussière de fée !

Un sourire illumina le visage de la jeune fille qui tendit la main. Ses ailes repoussaient. Bientôt elle pourrait à nouveau prendre son essor.

— Conduis-moi dans un endroit où nous serons tranquilles. Et nous volerons ensemble.

* * *

— Nous avons repéré le gamin et la fille ! Au Square Dutilleul, derrière le p’tit Quinquin ! Nous tentons une approche.

— Ok, mais gaffe les gars. Elle est dangereuse,  ne l’oubliez pas. Derrière son apparence de gamine traumatisée, vous avez un cas de schizophrénie sévère. J’envoie des renforts. Et surtout pas de zèle, y a un gosse !

* * *

Clochette se sentait revivre. Peter croyait en elle. Peter allait la sauver.

Main dans la main, ils virevoltaient dans de doux éclats de rire, quand elle sentit le froid mordant de la peur sur sa nuque. Devant eux, quatre policiers barraient le passage.

— Allons, Emma… Je peux t’appeler Emma ? Laisse partir le petit garçon et viens avec nous. Nous allons t’aider à rentrer chez toi, tes parents sont très inquiets.

Elle savait qu’ils mentaient, elle devait fuir, ses ailes étaient presque prêtes. Mais il fallait rendre l’enfant.

— Sauve-toi Clochette, vole ! gémit Peter, conscient qu’un drame se jouait.

Il voulait aider son amie. Il courut vers les policiers.

— Bien, maintenant, je vais m’approcher en douceur. Lève les mains Emma, tu veux bien ?… Bordel, les mecs, elle s’enfuit !

— Arrêtez, supplia Peter en s’agrippant au bras de l’agent. Elle est gentille !

— Lâche-moi, gamin ! Elle est dangereuse, très malade ! Arrêtez-là ! Tirez, mais tirez !

— Ce n’est pas vrai. C’est une fée, une vraie, je le sais !

— Voyons petit. Les fées, ça…

— Non !!!!!

— …n’existe pas !

Clochette s’arrêta en plein élan. Touchée. Elle ne s’envolerait plus. Ils lui avaient coupé les ailes.

Dans sa chute, un nuage de poussière blanche s’échappa et resta un instant en suspension au-dessus d’elle.

— De la cocaïne ! Elle avait de la dope dans les poches ! cria le policier qui avait blessé la jeune fille.

Peter le toisa les yeux emplis de larmes :

— Si c’est pour devenir comme vous, je ne veux plus jamais grandir !

Au loin, la poussière retombait doucement.

Note finale : 4/5




  • Une réponse le “Challenge Flash n°2 – Estée R.

    1. Atorgael dans

      Ils ont commenté :


      Un très bon sujet, traité de manière originale et avec peu de choses à reprocher niveau style, vocabulaire et rythme.
      J’ai aimé la fin à interprétation ‘ouverte’ selon le lecteur. Etait-ce une vraie fée ou pas ?
      C’est clair, rapide, fluide, j’ai vraiment apprécié.


      Il y a une bonne idée mais je trouve qu’il y a quelques raccourcis ou grosses ficelles.
      par exemple, l’histoire de la cocaine n’est pas idiote, mais il est quand meme hautement improbable: 1-que le policier tire sur une fuyarde alors que l’otage est rendu (enfin, on peut toujours débattre des brutalités policières;)) 2- que clochette ne se soit pas appercue qu’elle avait de la drogue dans les poches, au point que ça fasse un nuage quand on lui tire dessus! J’ai trouvé les dialogues un peu artificiels (les Non! et interruptions passent mal à l’écrit.)
      Autrement, j’aime bien le fait qu’on n’est pas sur que Clochette soit dingue ou pas;)


      Les contes sont à la mode dites donc. Très bon !