Challenge d’écriture n°42 – Estée R.

Rituel barbare

– Suivez cette route, traversez le pont et vous y serez. Voyez c’n’est pas compliqué mam’zelle.

Lexanne-Kheir secoua sa chevelure ondoyante et rendit son sourire au marchand qui venait de lui indiquer le chemin. L’elfe aimait être prise pour une jeune fille. Cela satisfaisait son égo, mais représentait surtout un atout non négligeable en cas de conflit. Son apparence douce, fragile et inoffensive lui assurait une baisse de la garde de tout adversaire et sa victoire n’en était que plus éclatante.

Elle prit congé du bonhomme, un humain fatigué qui traînait sa charrette autant que sa carcasse sur le bas côté de la route et accéléra le pas. Aller au ralenti n’était pas dans sa nature. Et puis, elle était pressée d’arriver. En route depuis le beau milieu de la nuit, elle ne s’était accordée qu’une courte pause avant le lever du soleil afin de se rafraichir le visage et d’avaler un morceau de pain ainsi qu’une pomme.

Laisser Thurzâhl et les enfants endormis sur leur couche lui avait fendu le cœur, mais c’était sa mission. Elle seule avait les moyens de la mener à bien et elle ne voulait pas mêler les siens à ce rituel barbare. Elle leur avait laissé un mot, promettant de revenir au plus vite, et les assurant de son amour éternel. Elle avait vérifié le garde-manger, puis était partie sans se retourner. Farouche et déterminée.

Sous le couvert des deux lunes, il lui avait fallu trouver la bonne direction à prendre : première étape de ce rite ancestral. A elle de se débrouiller avec les indices laissés sur les chemins, dans le ciel et au hasard de ses rencontres.

Devant elle se dessinait son univers. L’horizon irrégulier séparait comme toujours le monde terrestre du monde des cieux. En bas, cela allait d’un camaïeu de vert à un brun soutenu, mêlé au gris de quelques montagnes éloignées ; et en haut, tout n’était que teintes bleutées qui se perdaient dans un entrelacs de nuages pourpres, mouchetés de violet. Au-delà des cumulus, la petite lune, en ce solstice d’hiver, se trouvait sur l’axe de sa sœur et donnait à l’aurore cette lumière mystique si caractéristique et spirituelle. Lexanne se rappelait avec un brun de nostalgie sa formation d’Elfe Mage, quand, encore adolescente, elle se préparait à une vie de secrets, d’envoutements et de mystères et qu’elle attendait cette période avec fébrilité.

A présent que le jour avait fait fuir la nuit et ses ombres inquiétantes, la route était agréable. Le soleil réparateur réchauffait sa peau de nacre. Tout était silencieux autour d’elle. Nulle menace alentour. Elle pouvait se laisser aller à rêvasser à sa vie. Elle faisait partie d’une haute lignée d’elfes de lumière, mais vivait en recluse depuis ces noces avec Thurzâhl, un elfe sylvain. Pour lui, elle avait renoncé à sa destinée et aux rêves de gloire qu’avait conçus pour elle sa famille. Sa vie, aujourd’hui, était agréable quoique très simple. Mais elle s’en accommodait fort bien. Loin du protocole et de la politique, elle se sentait véritablement libre. Il n’y avait que lorsque qu’elle était contrainte de reprendre la route pour rejoindre l’une des grandes villes du royaume de Kadjie, que ses origines nobles et ses devoirs se rappelaient à elle. Elle devait alors se résoudre à revêtir sa tunique de satin évanescent, passer dans ses cheveux cuivrés le diadème sacré d’Eldwyne et orner son cou du torque serti d’ambre, symboles de sa famille. Cela arrivait deux fois l’an. Chaque fois le lieu des hostilités changeait et les appelés devaient se débrouiller pour trouver leur destination se perdant parfois en chemin.

Mais arriver sur place ne garantissait pas la réussite. Le plus dur était toujours à venir. Lexanne-Kheir triomphait, mais chaque fois elle en revenait plus abattue que précédemment. L’année prochaine, elle devrait emmener Tiarha pour la première fois et cela l’angoissait. Sa fille avait l’âge, elle ne pourrait repousser plus loin son initiation.

L’elfe remonta son sac sur l’épaule gauche et tâta le pommeau de son épée. Elle soupira. Il lui fallait un nouvel arc. Le sien, qui tressautait au rythme de ses pas sur l’épaule droite avait fait son temps. Il fallait aussi de nouveaux vêtements aux petits, et une robe de satin pour Tiarha qui ferait bientôt son entrée dans le monde. Thurzâhl quand à lui avait besoin d’outils. Tant de considérations matérielles ! A une époque, ils avaient assez de voisins pour échanger avec eux leurs trouvailles et leurs savoir-faire. Mais la population dans la forêt de Holtzius s’était raréfiée au fil des ans. Aujourd’hui, s’équiper relevait du défi !

La route qu’elle suivait depuis quelques heures commença à s’élargir. La jeune femme redescendit sur terre et se tint sur ses gardes. Elle approchait. Et les ennuis également. Lexanne vérifia sa bourse à la ceinture et tendit l’oreille. Un groupe était en approche. Elle pouvait sentir le sol gronder sous les sabots de plusieurs montures et distinguait déjà les robes qui flottaient au vent : pourpre, or, et argent de lune. Des elfes, comme elle, issues certainement de quelque grande lignée de Kadjie. Elle décida de ne rien tenter de stupide. Elles étaient quatre ou cinq, sans escorte, et piaillaient à qui mieux-mieux sans aucune gène. Soit elles étaient complètement idiotes, soit elles étaient assez puissantes pour ne pas craindre de se faire attaquer. Lexanne pressa le pas. Autant arriver avant celles-là. Le fait d’être parmi les premières pouvait être décisif dans la réussite de sa mission.

Sa course était régulière et soutenue. Les cavalières, qui n’avaient pas l’air de comprendre l’enjeu, furent distancées rapidement. Bientôt, elle fut obligée de ralentir. Un autre convoi, de naines celui-là barrait le chemin caillouteux. Elles étaient trois, accompagnées d’un nain à la barbe rousse jusqu’aux genoux, une hache à la main. Leurs mines ne présageaient rien de bon. Ils ne se laisseraient pas devancer facilement.

Lexanne-Kheir étudia ses options : les suivre la mettrait en position de faiblesse, se joindre à eux était hors de question et les dépasser l’obligerait à combattre. Elle décida de tenter la diplomatie. Et se présenta à la troupe.

– Que l’astre du jour vous réchauffe et vous protège ! commença-t-elle selon la formule consacrée.

– Que les astres de nuit t’apportent repos et quiétude, lui répondit la naine qui semblait la plus âgée, d’une voix roque et peu amène. A qui avons-nous l’honneur ?

– Je me nomme Lexanne-Kheir, fille de Karilia-Kheir et petite fille de Kheir-Eldwyne. Epouse de Thurzâhl, fils de Thargân et petit fils de Gâlahadras. Je viens de la contrée de Fingnias. Et toi ?

– Nina de Nios, des montagnes attenantes à Fingnias. Nous sommes donc voisines. Voici mes amies : Mayal et Litual ainsi que mon époux Nox. Où te rends-tu donc Lexanne-Kheir épouse de Thurzâhl ?

– Je suis la route et je dois traverser le pont.

– C’est ce que je redoutais.

Le ton froid se fit soudain glacial. Le semblant de civilité qui s’était instauré entre les deux femmes

vola en éclat. Mais Lexanne-Kheir éclata finalement de rire.

Nina de Nios avait les cheveux revêches. Bien que savamment tressés et cerclés de métal au dessous des oreilles, un coup de brosse, voire une bonne coupe, auraient été bienvenus à ses yeux, mais il est vrai que nains et elfes avaient des valeurs bien différentes en ce qui concernait la beauté. Sa tenue, comme celle de ses compagnes, n’était pas de première jeunesse, pas plus que ne l’étaient le casque cabossé, le bouclier terni et la hache de son acariâtre mari. De sa botte en cuir dépassait un orteil rougeau d’où pendouillait un ongle cassé. Sa robe de lin était, quant à elle trouée aux coudes et raccommodée grossièrement.

– Allons, Nina de Nios. Je ne te ferai pas l’affront de te demander de t’allier à moi. Cependant, nous pourrions faire de grande choses ensembles.

– Hum… C’est vrai que nous ne jouons pas dans la même catégorie ! marmonna la naine en toisant Lexanne des pieds à la tête. Mais tu pourrais aussi bien servir mes desseins que me tirer dans le dos.

– Les elfes de lumière ne sont pas réputés pour revenir sur leur parole, Nina de Nios.

– Sauf pendant la « quinzaine » Lexanne Kheir de Fingnias, il n’y a plus aucune règle qui compte, et certainement pas la loyauté.

– Dans ce cas, je te dis bonne chance et je reprends ma route. Que la bonne fortune soit avec toi. Et que tes amis ne te tirent pas dans le dos.

L’elfe fit un écart et tenta de passer le barrage de façon désinvolte. Aussitôt, les deux jeunes femmes et le mari de Nina firent bloc. Elle était prise entre deux fronts. Nina, derrière elle, avait dégainé une épée courte.

Lexanne soupira. Elle ne devait pas déchirer sa tunique dans la bagarre. Pas encore… D’un saut agile, elle se plaça en position de défense, sans sortir son épée, et toisa ses adversaires, un sourire narquois aux lèvres. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu recourt à ce genre de pratique, mais la naine lui avait bien dit : lors de la quinzaine, il n’y avait pas de coup trop bas ! Elle ne leur voulait pas de mal, elle ne désirait que passer et accéder enfin au pont.

Le sort de désorientation les toucha de plein fouet et ils se retrouvèrent, cul par-dessus-tête, hébétés et confus. Celui-là, ils ne l’avaient pas vu venir. Les elfes n’usaient presque plus de magie. Plus le monde se modernisait et plus les anciennes pratiques s’éteignaient.

Lexanne-Kheir reprit son chemin en sifflotant. Elle n’avait pas perdu beaucoup de temps. Bientôt elle arriverait à la passerelle. Déjà elle pouvait imaginer l’excitation dans l’air et le grondement sourd de ses futurs adversaires. C’était chaque fois la même chose : pour accéder à la ville, il fallait d’abord traverser le pont et montrer « patte blanche ». C’était la dernière étape avant le début des hostilités. Une année, elle avait failli ne pas arriver de l’autre côté. Une guerrière humaine monstrueuse l’avait prise par surprise et balancée par-dessus le parapet. Elle n’avait dû son salut qu’à la chance d’être une excellente nageuse et elle avait traversé le fleuve à grande brassées, gagnant par ce biais un temps précieux. Cela dit, elle ne s’était plus laissée surprendre, et avait repris la manœuvre de la guerrière à son compte, envoyant régulièrement quelques potentielles concurrentes saluer les tritons.

La jeune femme avala une grande goulée d’air pur et soupira. C’était la partie la plus escarpée du voyage. La sylve avait cédé petit à petit le pas à la roche et d’espiègles cailloux, branches mortes ou ornières venaient, comme à plaisir, se caler sous ses pieds. Et puis ça montait maintenant franchement. Elle n’était pas vêtue pour l’escalade, mais ses chaussons de mousseline étaient conçus pour son confort comme pour sa stabilité. Elle arriva au sommet sans même un ongle cassé. On avait la classe ou on ne l’avait pas. Et chez elle, le charme exsudait par tous les pores de sa peau.

Le vent s’était levé à mesure qu’elle prenait de la hauteur. Bientôt viendrait l’épreuve fatidique du pont. Les histoires les plus étranges, cocasses, voire les plus épouvantables circulaient à son sujet, et le scribe Biltuït avait fait fortune en narrant les différents déboires rapportés par les rescapés de cette passerelle magique infernale. Lexanne ne fut donc pas surprise de le trouver vide, misérable et branlant. Très peu accueillant en somme. Soudain ce fut comme si la nuit avait fondu sur elle et un brouillard bleuté l’enveloppa de son manteau spectral. L’astre du jour avait laissé un vide dans l’immensité. Les deux lunes ne parvenaient pas non plus à percer le rideau de brume opaque. Lexanne sentit le froid lui glacer les os, puis ses yeux s’habituant à la pénombre, elle distingua les cordes élimées, les lattes vermoulues, et puis au dessus de l’aven, les corbeaux et autres carnassiers qui tournoyaient en attente d’un festin. Emergeant du néant, les toits en ogives de Bellagrasse de Kadjie apparurent à leur tour, flanqués des fanions des plus puissantes familles de la ville. Elle atteignait son but. Il n’y avait plus qu’à traverser…

Aveugle, elle posa le pied sur la première lame de bois. L’angoisse la saisit aussitôt à la gorge. C’était une sensation de grouillement, comme si elle avait des milliers de spectres à ses trousses. Manifestement, cela se bousculait sur les lattes et le bois craquait sous les piétinements les plus divers. Elle aurait pu renoncer. Elle percevait quelques pas qui allaient dans la direction opposée. Mais elle tint bon. Il n’était question que de sang froid, finalement. Puis elle sentit l’herbe grasse sous ses pieds. Alors, le jour reprit ses droits. Tout cela n’était qu’une illusion. Pas la pire expérience de sa vie en somme !

Lexanne-Kheir observa la marée mouvante. Comme d’habitude, il y avait foule. Des femmes essentiellement mais aussi des hommes bien qu’en minorité et l’air terrorisé.

– Suivez cette route, traversez le pont et vous y serez…

Quelle blague ! Une fois dans la place ce serait une autre affaire.

Lexanne avançait avec des pieds de plomb. Un gros marchand de Génobye venait carrément de lui passer dessus. A ce stade, perdre une place n’était plus important. Elle sortit sa convocation et la présenta au garde lunaire qui gérait tant bien que mal le flot des prétendants. Dire qu’elle était invitée à participer à cette débauche ! Et elle y allait chaque fois ! Quelle espèce de malédiction pouvait la pousser toujours plus avant dans cet univers qu’elle exécrait au plus profond d’elle-même ? Mais c’était sa mission, elle devait ça à sa famille. Ils comptaient sur elle.

– Votre convocation, demanda l’elfe à la chevelure de lune. Lexanne-Kheir de Fingnias, c’est bon, vous pouvez passer… Une seconde derrière, chacun son tour.

Elle lâcha un soupire de soulagement malgré elle. Dans son dos, la cohue se fit plus pressante et elle fut projetée en avant par une horde de gobelines en goguette. Le garde dépassé se ramassa sur lui-même pour éviter d’être piétiné et Lexanne se mit à courir. Le sentier était étroit et touffu.

La ville encore à moitié cachée par d’épais taillis de ronces allait bientôt apparaitre. Une clameur enthousiaste lui parvint avant qu’elle ne distingue les premières maisons. Encore un effort et elle déboucha sur un terre-plein qui surplombait de peu la ville. L’air était pur, le ciel d’un bleu éclatant, les couleurs en contre bas lui sautèrent aux yeux. Il y avait déjà de l’animation. Bientôt, elle fut de nouveau bousculée et se décida à entrer dans la bagarre. Elle tâta sa bourse une dernière fois, releva le bas de sa robe et s’élança vers le centre.

– Laissez-moi passer !

– Moi d’abord !

– Je l’ai vu la première !

De tous côtés, c’était l’hystérie. Résignée, Lexanne-Kheir passa sous la banderole à l’entrée de la grand-rue qui annonçait :

« Bienvenue à la grande quinzaine des soldes d’hiver ! »

– C’est parti ! murmura l’elfe plus déterminée que jamais.

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