Challenge d’écriture n°39 – Rendar


Rendar
14.6/20
1er

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Hiryuu

C’était comme avoir la sensation de tomber des étoiles. Une chute libre vers la Terre, éphémère mais avec un doux parfum d’éternité.C’était sentir le vent faire fouetter sa crinière tressée et caresser son visage avec la douceur d’une tempête. C’était avoir les yeux clos,  goûter le froid mordant et humide lorsque des nuages se font fugacement traverser dans ce piqué hypnotique.

C’était sentir tous les parfums du monde s’élevant du sol et croisant son chemin. L’humus venant des bois, le crottin des chevaux, la fumée des campements, la neige des montagnes,  le sang de la guerre. Elle ne vivait que pour des moments comme ceux-ci. Jamais son corps n’éprouvait un tel ravissement que lorsqu’elle se laissait choir des cieux pour apporter en contrebas le malheur, le châtiment, la dévastation.

Depuis des millénaires, elle n’était réveillée que pour cela. Pour livrer bataille quand les circonstances ne pouvaient se passer de son intervention et de celle de ses sœurs. Ses méditations au sein de l’arbre-mère pouvaient durer plusieurs centaines d’années mais, lorsque les druides réclamaient sa venue, elle n’avait d’autre vocation que d’être une arme. Magnifique, vivante, terrifiante, elle était née pour être un instrument de mort.

Les druides avaient été clairs lors de son réveil.L’ancienne civilisation, le peuple des arbres, était en danger. Son mode de vie et ses croyances étaient remises en question par un nouvel empire venu du soleil levant qui avait décidé d’enfermer l’ancien peuple en érigeant une immense muraille qui scinderait la plaine, les forçant à vivre dans les montagnes inhospitalières, dépourvues de cultures et d’herbes médicinales.

La construction avait commencé depuis des années déjà et un imprenable bastion se dressait à la croisée des pistes descendant des hauts sommets. Malgré les efforts diplomatiques des druides, les choses n’avaient pu dégénérer que dans une guerre entre les anciens et l’empire du levant. Une guerre pour la survie d’une civilisation.

 ***

 Ses écailles bleues iridescentes se fondaient si bien avec la couleur du ciel qu’il était déjà trop tard lorsqu’elle fut repérée. Elle étendit ses immenses ailes, stoppant son plongeon dans un fracas de tonnerre. Ses puissantes pattes postérieures broyèrent le roc de la muraille sur laquelle elle venait de se poser. Surplombant la cour principale, son corps puissamment musclé était entouré de brume blanche, comme si elle avait amené avec elle, prisonnier au creux de ses larges griffes, un immense nuage.

Ses ennemis étaient des hommes au teint jaune, engoncés dans d’hideuses armures artificielles faites de bois mort et de métal ce qui en disait déjà long sur eux et qui lui suffit pour les haïr. Utiliser comme outil des matières inertes était un péché mortel pour elle. De la vie venait la vie et un peuple qui se servait de choses mortes ne pouvait apporter qu’une chose…

Les premiers traits de leurs armes de jet convergeaient déjà vers elle en vain, flèches et javelots ricochaient sur son impénétrable cuir écaillé. Elle était douée de conscience et de parole mais l’esprit de ces hommes, étroit et fermé aux vérités du peuple des arbres, était trop primitif pour la comprendre. Elle se contenta de pousser un terrible rugissement qui sembla, pendant une fraction de seconde, figer le temps et assourdir le monde.

C’était le signal qu’attendaient ses sœurs. Tombant des cieux derrière elle comme des essaims d’insectes colorés, des Aeira, beaucoup plus petites qu’elle et aux écailles passant par toutes les couleurs du spectre fondaient sur les postes fortifiés. Elles étaient accompagnées de quelques Doiteain, fragiles mais cracheuses d’un feu dévastateur. Surgissant également de tunnels creusés pendant des mois sous les fondations de la fortification, des Thalam, des fouisseuses à la robe verte dépourvues d’ailes, s’extrayaient du sol, semant la panique et la désolation autour d’elles.

Elle se redressa de toute sa hauteur, sentant les projectiles humains ricocher sur sa carapace. Elle put lire la peur dans les yeux de ses ennemis, écrasés par sa seule majesté. Rejetant sa tête en arrière et ouvrant sa gueule capable de gober plusieurs chevaux, elle cracha un souffle azur dévastateur transformant tout ce qu’il touchait en statue de glace. Elle était la dernière des Oighir, connue sous le nom de Reine et matriarche des Dragons. Dans sa longue crinière, chaque nœud tressé représentait une victoire du peuple des arbres et elle en avait récolté des centaines au fil des siècles. Enfant d’une magie antédiluvienne, elle ne pouvait être terrassée par les hommes car elle incarnait la vie et la sagesse.

 ***

 La bataille faisait rage au pied des montagnes. L’effet de surprise n’avait pas duré longtemps et, malgré la charge héroïque de ses alliés du peuple des steppes assaillant également les fortifications, aucun des deux camps n’arrivait à prendre l’avantage sur l’autre.

L’Empire du levant semblait posséder un réservoir innombrable de soldats. Bien que fragiles, les humains étaient nombreux et bien armés. De nombreuses Thalam, malgré leur résistance physique légendaire, étaient tombées sous les coups de sabre et de lance. Dans les airs, ses sœurs se raréfiaient. Des dizaines d’Aeira  gisaient maintenant désarticulées au sol, d’énormes flèches de balistes au travers du corps ou écrasées par de lourds rochers lancés par des catapultes.

De nombreuses tours de l’édifice étaient la proie des flammes, preuve que les Doiteain avaient rempli leur devoir et s’étaient bien battues, mais elles avaient été toutes décimées. L’Empire du levant avait utilisé une des seules armes contre laquelle l’Oighir ne pensait jamais devoir lutter : la magie. Des sorciers utilisaient des pouvoirs méconnus parles anciens druides, des incantations interdites et remplies de haine pour tantôt lancer de mortelles boules de feu couleur émeraude, tantôt protéger par un bouclier invisible des troupes combattantes.

Au bas des murailles, le peuple des steppes se battait vaillamment. De lourds Olifants tentaient en vain et sous une pluie de flèches de défoncer les rares portes fortifiées qui pouvaient permettre à la horde du Khâan de prêter main forte aux dragons en mauvaise posture. Même sa puissance à elle, la dernière matriarche ne parvenait pas à faire basculer le cours du combat.

Elle rugit de frustration et de rage. Les druides avaient pensés qu’un tel déploiement de force obligerait l’Empereur à stopper son projet fou et ferait comprendre aux hommes que la Terre était à tous et qu’il fallait cesser cette démence. Il n’en était rien et il ne restait qu’une chose à faire pour mettre fin à cette bataille sanglante : éliminer l’Empereur. C’était sa tâche et elle s’acquitterait de son devoir.

Un groupe de sorciers, reconnaissable à leurs armures noires et protégé par des soldats d’élite, lançait des incantations depuis une de tours épargnées par les flammes. D’une poussée puissante, elle s’élança dans les airs, en deux battements d’ailes elle fut sur eux et cracha son souffle glacé. Les soldats périrent instantanément et seuls deux des magiciens eurent la présence d’esprit d’élever autour d’eux un bouclier protecteur. C’était la première fois que quelqu’un résistait à l’attaque de l’Oighir mais cette dernière ne se laissa pas tétaniser par la surprise. L’une de ses pattes écrasa les statues gelées qu’étaient devenus ses ennemis, les faisant exploser en milliers de cristaux de glace.Tout en reculant, l’un des deux mages lui lança une boule de flammes qui ne lui causa rien de plus qu’une vive douleur. Ce dernier fut cisaillé par un coup de mâchoires et les deux parties de son corps allèrent s’écraser en contrebas.

Le dernier des sorciers  se recroquevilla contre le mur en sanglotant. Elle approcha une de ses pattes de lui et, presque délicatement, le saisi dans ses griffes. Elle s’envola à nouveau sous les hurlements désespérés du magicien et s’éloigna du champ de bataille. A plusieurs centaines de mètres d’altitude, faisant battre ses ailes en vol stationnaire, l’homme et le dragon contemplèrent la boucherie en contrebas.

«  Regarde ce que tes semblables ont fait »

La voix qui résonna dans la tête du sorcier aurait pu être celle des neiges éternelles, profonde, sage et aussi froide que la mort.

« Je vais y mettre un terme. Humain, dis-moi où se cache ton Maître, cette dévastation n’a que trop duré, il faut restaurer l’harmonie.»

Le sorcier éclata d’un rire ressemblant aux déchirements du papier. Il avait les yeux remplis de larmes, la terreur se lisait sur son visage mais il riait de plus en plus belle.

_ Jamais ! Lança-t-il. Jamais tu n’obtiendras de moi une seule information, monstre. L’Empereur se dresse avec les myriades de ses sujets pour anéantir tous ceux qui ne le rejoindront pas sous sa bannière. Ton peuple est perdu.

« Tu n’as donc aucun respect pour la vie ? » Répondit l’Oighir. « Je n’aurais alors aucun respect pour la tienne »

A l’aide de son esprit, la Reine répandit sa conscience à l’intérieur du cerveau de l’homme qu’elle tenait entre ses griffes. Ses faibles défenses psychiques ne purent contenir le raz de marée qu’elle lui infligea et lorsqu’elle se retira, elle savait.

Elle savait que l’Empereur était ici, dans la forteresse mais ce qu’elle avait appris de plus important, c’était ce qu’il était. Et, pour la première fois de sa vie, elle avait peur.

D’un geste nonchalant, elle lâcha le sorcier, l’abandonnant aux tourments qui ravageaient son esprit pour avoir contenu, même quelques instants, une intelligence séculaire. Elle regretta,tout en s’élançant vers la plus haute des tours de la muraille, que la souffrance du mage soit aussi brève que sa chute.

 ***

 La pièce au sommet de la tour était richement décorée de tapisseries et de meubles aux boiseries laquées et délicates. L’atrium était vaste et les arches servant de puits de lumière pouvaient laisser passer de front plusieurs créatures de sa taille. Lorsque l’Oighir avait fait irruption dans ce lieu, il était chargé de senteurs d’encens et une seule personne s’y trouvait, assis en tailleur sur un cousin de soie cousu de fil d’or. Maintenant, l’air empestait la fumée et le sang. Son sang.

La matriarche était étendue par terre, blessée, terrassée et mourante. En face d’elle, une silhouette minuscule debout sur ses deux petites jambes, la toisait. Même si l’Oighir était couchée, L’Empereur devait lever la tête pour plonger son regard dans ses yeux. Il la fixait intensément.

C’était un jeune garçon d’une dizaine d’années, un enfant aux joues rebondies et aux lèvres souriantes vêtu d’une tunique ocre. La naissance d’un enfant d’une telle puissance n’arrivait qu’une fois tous les cent mille ans et nul n’avait prophétisé l’avènement d’un Empereur investi de pouvoirs occultes dépassant de loin ceux des druides et de l’arbre-mère.

Elle qui ne pouvait être vaincue par un homme l’avait été par un enfant. Elle s’était fièrement battue mais il était trop fort pour elle. Ses jets de glace ne lui faisaient aucun effet et ses griffes passaient à travers son corps comme s’il était éthéré. En revanche, les éclairs envoyés par les doigts de l’Empereur, les javelots d’énergie écarlate et les attaques psychiques de ce dernier avaient traversés ses défenses et blessés sa chair autant que son âme.

Haletante, elle avait la certitude de regarder le mal absolu, une conscience qui n’avait d’autres buts que de dominer le monde, cachée dans le corps d’un enfant aux allures innocentes. L’Empereur n’avait pas prononcé une parole mais elle savait qu’il lisait en elle comme dans un livre ouvert et elle percevait toute la malignité de ses ambitions. Elle savait également qu’aucune de ses sœurs ne pourrait le vaincre. Même les druides rassemblés ne le pouvaient peut être pas.

Sentant le coup de grâce arriver, elle utilisa ses dernières forces pour cracher de désespoir un nouveau vent glacé, forçant l’enfant à s’abriter derrière un bouclier magique. Rassemblant le peu d’énergie qui lui restait, elle prit son envol, percutant et détruisant le plafond de l’atrium dans sa fuite. Elle hurla un appel à la retraite à ses trop peu nombreuses sœurs survivantes et s’élança vers les étoiles naissantes dans la nuit qui tombait.

Battant faiblement des ailes, saignant de multiples plaies, l’Oighir espérait pouvoir atteindre l’arbre mère et ramener ses sœurs à la maison. Son temps était révolu, elle le savait. Même si elle survivait à ses blessures, il était temps pour les dragons de déserter la terre.

 

Note de l’auteur : Pour ce récit, j’ai utilisé plusieurs mots d’inspiration gaélique.Ainsi, ‘Thalam’ signifie ‘Terre’, ‘Aeir’ signifie ‘Air’,  ‘Doiteain’ signifie ‘Feu’ et Oighir : ‘Glace’.

Le titre de la nouvelle : ‘Hiryuu’ signifie quant à lui ‘Dragon ailé’ en japonais




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