Challenge d’écriture n°33 – Texte n°5

Lothar

Le visage crispé par la bise glaciale et par une angoisse ancestrale, le vieil homme tira une dernière bouffée de sa Mal Pal et l’expédia d’une pichenette experte dans les congères à proximité du bar. Puis il tourna le dos à la forêt sombre pétrifiée de givre et se dirigea vers la porte du Darkwater’s Gas & Gulp. Resserrant le col de sa veste d’une main et rentrant la tête dans les épaules, il jeta à peine un regard au 4×4 du shérif qui pénétrait sur le parking de l’établissement. Une voix éraillée l’accueillit dès qu’il eut refermé la porte derrière lui :

– Alors Joe l’Indien, t’hésitais entre un cancer du poumon et une pneumonie ? T’es malade de sortir fumer par ce temps là. Jonathan Beauregard, dit Joe l’Indien à cause de ses origines Algonquin, traina sa grande silhouette de sexagénaire vers le bar et tout en caressant le porte-bonheur en forme de corbeau qu’il portait autour du cou, répondit d’un air absent :

–  Sur, si ça empire on risque encore de passer une semaine coupés du monde. C’est quand même pas habituel ce froid. Cette année l’hiver était venu tôt, apportant avec lui un vent glacial et des chutes de neige exceptionnelles. Le froid vous perçait jusqu’à l’os et les communications étaient interrompues un peu partout dans l’Etat.

–  Je te remets un whiskey histoire de réchauffer ta carcasse ? Le barman Killian Darkwater était un vieil ami que Joe avait retrouvé en revenant dans son patelin natal à la fin de sa carrière d’avocat à Detroit. Les deux hommes passaient leurs après midis ensemble à discuter du temps qui passait, quand ce n’était pas un voisin qui venait demander un conseil juridique au retraité.

Le shérif entra au moment où  le barman, joignant le geste à la parole, remplissait le verre de Joe.  L’officier avait son air des mauvais jours. Tout en tapant ses chaussures pour en retirer la neige, il grogna des salutations :

– Salut les vieux. Darkwater, envoie-moi un truc qui retape bien. Tant pis si je suis encore en service. Les deux amis se regardèrent, puis Killian sortit sa meilleure bouteille , dont le policier s’empara. File ça, j’ai pas besoin de verre. L’homme avala une longue gorgée. Ah, merde, ça a recommencé. Pas un clochard ou un gamin paumé cette fois.  Les équipes de la voierie ont déblayé une voiture de tourisme en fin de matinée. J’ai vérifié, elle a été louée par une gentille famille de WASPs de Detroit qui voulait aller se réchauffer en Floride. On n’a encore retrouvé aucun des quatre occupants, la tire était vide et abandonnée. Joe jeta un regard interrogateur à Killian et lanca :

– Y a pas de corps, c’est peut être pas lié ? Les hobos et la vieille Samantha on les a retrouvés sur place, au moins en partie. Killian enfonça le clou :

– Ouais, ils ont surement eu une panne et ils sont partis chercher des secours en famille. Réflexe de citadin, ça arrive tous les ans. On les retrouvera au dégel. Une fois y a mon cousin qui… Le shérif interrompit la discussion en posant une série d’instantanés sous leur nez :

– Killian, est-ce que tu as déjà  vu des flocons faire ça à un pare-brise ? Et ce genre de dégâts sur les sièges, ça te fait penser à une panne ou à des foutus coups de griffes ? Là, la porte arrière arrachée, le siège bébé retrouvé un peu plus loin, c’est le blizzard qui a fait ça ? La voiture n’est pas sortie de la route, elle n’a pas fait de tonneaux. Elle était garée comme pour la pause pipi des mômes, mais ouverte comme une boîte de conserve et sans personne dedans. Un peu de sang sur le verre brisé, aucune trace autour à cause de la neige qui est tombée entre temps. Le policier reposa la bouteille et rempocha les photos d’un geste vif. Ok, j’ai fini ici. Je rentre taper mon rapport. Se massant les tempes sous l’effet d’une intense concentration ou d’une grande fatigue, il conclut : Je voulais juste vous montrer ça, comme ça si un citadin vient se perdre dans votre troquet avant la nuit, essayez de le convaincre de se trouver un motel. Et si vous n’y arrivez pas, appelez-moi, je le coffre préventivement. J’ai vraiment pas envie de ce genre de pub pour notre bled. Sur ces mots, l’officier se leva, salua les deux hommes et quitta le bar.

Avant de s’endormir, Jonathan Beauregard repensa aux événements qui avaient secoué la petite bourgade ces dernières semaines. Seul son statut privilégié d’ancien homme de loi lui avait permis d’être mis au courant des détails les plus sensibles. Peu après les premiers grands froids, un clochard avait été trouvé mort dans un wagon de marchandise dans la gare de triage. Officiellement il était mort de froid et avait été « entamé » par des chiens errants. Officieusement il semblait avoir été dévoré avant de geler.

Peu après une jeune fugueuse d’un Etat voisin avait subi un sort similaire le long d’une route à  fort passage. Enfin la semaine précédente une vieille folle, un peu sorcière, un peu prostituée, avait été retrouvée dans sa cabane en bordure de forêt, du moins la partie supérieure de son corps. Ses caniches, introuvables au moment des faits, avaient été récupérés fouillant dans des poubelles le surlendemain. Affamés, apeurés mais indemnes.

Les victimes étaient des parias, les dossiers furent savamment étouffés par les représentants locaux de la Loi et de l’Eglise pour éviter la panique. Pour qui en savait suffisamment, l’hypothèse des chiens ou des loups errants ne tenait pas debout. Et pourquoi pas un ours polaire sur une île du Pacifique ou Moby Dick en tutu rose ? Il y avait assez de poubelles à retourner et de petit gibier à égorger dans les environs pour qu’une meute d’animaux sauvages puisse becqueter sans voir l’ombre d’un humain. Alors pourquoi s’en prendre spécialement à l’Homme et pourquoi pas -au hasard- à ses caniches ? Joe retournait toutes ces questions dans sa tête et faute d’une explication rationnelle, il ne sentait monter en lui qu’une peur ancienne et irrépressible.

Cette nuit là, le vieil homme passa une nuit agitée. Ses songes le ramenèrent à l’époque où, enfant, il écoutait sa grand-mère conter les vieilles légendes du peuple Algonquin. L’image de l’Ancêtre se mêla ensuite à celles de créatures de cauchemar. Les Wendigowak, à la fois craints et détestés par les tribus Algonquin, Cree, Innu et Obijwa. Personnification de l’hiver et de la face sombre de l’âme humaine, le Wendigo représentait une mise en garde contre l’errance du chasseur solitaire en forêt, soumis aux engelures et aux maladies, contre la famine et le tabou du cannibalisme et contre la cupidité et les passions qui changent le cœur en glace.

Les victimes de la malédiction du Wendigo perdaient toute trace d’humanité, possédées par le tabou qui les rongeaient, devenant alors des créatures dans un état de famine perpétuelle, en recherche de chair humaine, grandissant et maigrissant à la fois à chaque meurtre. La morale de la légende contait que l’âme torturée finissait souvent vaincue par un héros de sa tribu, d’autres variantes arguaient que la bête mettait fin à ses jours pour effacer la honte de son peuple, mais souvent la créature fuyait la civilisation, soit dans un dernier sursaut de lucidité pour éviter de verser le sang, soit par pur instinct de survie et de vengeance. Dans tous les cas la conteuse envoyait toujours les enfants se coucher sur l’épilogue suivant : victimes de leurs besoins irrépressibles ou poussés hors des forêts par un hiver plus rude que les autres, les Wendigowak exilés revenaient tant qu’ils n’étaient pas détruits. Soudain, le cours du rêve s’emballa, Joe se retrouva entouré d’une multitude de corbeaux tourbillonnants et un croassement perçant le réveilla net. Assis dans son lit, il constata avec stupeur qu’un volatile noir se tenait devant la fenêtre ouverte de sa chambre, semblant l’attendre.

Au milieu de la nuit, Jonathan Beauregard sortit de sa maison en bordure de la ville, engoncé dans des vêtements chauds, sa carabine de chasse à la main. Comme dans un rêve il suivait le corbeau qui voletait et se posait à intervalles réguliers. Sous le vernis de l’Avocat, l’Amérindien n’avait jamais cessé d’exister, les croyances anciennes avaient été camouflées mais jamais oubliées. Joe se sentait poussé en avant par une force invisible, un instinct qui ne pouvait pas le tromper. Dans des circonstances étranges, il faut parfois faire confiance à des moyens étranges. Il s’amusa à penser qu’il avait été pris de cours par les événements et n’avait ni balle d’argent, ni arbalète bénie ni même un jerrican et un briquet pour détruire l’animal s’il le trouvait, mais à priori une balle de calibre 5,56 devait faire le même effet que les arcs et les lances des Anciens, sinon mieux. Suivant le corbeau il s’éloigna de la ville par les petites routes, longea la rivière gelée menant jusqu’à la scierie désaffectée puis s’engagea hors des sentiers.

Il marchait péniblement dans un paysage figé et silencieux ou seule sa silhouette noire et celle du corbeau se découpaient dans la neige. A chaque pas sa raison lui hurlait de rentrer chez lui, qu’il allait au mieux attraper froid, au pire se faire une entorse à des centaines de mètres de chez lui et devoir rentrer en rampant. A chaque pas une intime conviction l’assurait qu’il était dans la bonne direction et qu’il trouverait ce qu’il cherchait. Son Totem ne pouvait pas le tromper. Sa conviction fut satisfaite lorsqu’au détour d’une congère il aperçut une forme qui progressait au fond d’une cuvette enneigée.

La créature avançait d’une démarche de convalescent, voûtée et percluse de douleurs. Son apparence était celle d’un corps qu’on aurait déterré, couleur gris cendre, veiné de noir, deux charbons rougeoyant à peine au fond de ses orbites insondables. Au fil de ses mouvements, ses os poussaient sous sa peau tirée, semblant prêts à percer le parchemin filigrane à chaque instant. Ses membres gelés étaient souillés de sang et de suppurations, leurs extrémités noirâtres étaient amputées de multiples engelures. Ses lèvres racornies et en lambeaux peinaient à articuler d’inaudibles gémissements. De sa gorge caverneuse s’échappait un souffle triste, rauque et ténu semblable à un vent immémorial, s’étouffant parfois dans une toux asthmatique.

Cette vision abominable dégageait tant de douleur que Joe en éprouvait plus de peine que de peur ; il en avait les larmes aux yeux. Ses bras se ramollirent, ses doigts se desserrèrent alors que sa détermination fondait comme neige au soleil. Le canon de son arme se posa le long de sa jambe. Une telle créature, humaine dans une autre existence et condamnée à une éternelle agonie, ne pouvait mériter que pitié. Inconsciemment, Joe fit un pas dans la direction du Wendigo.

Avec une rapidité déconcertante, le maudit fit volte-face, révélant une toute autre physionomie : il apparaissait plus grand qu’il ne l’avait d’abord semblé à Joe, bien que toujours émacié. Il s’était ramassé dans une posture de combat et tout en lui, à commencer par son sourire malsain, ses lèvres déchirées dévoilant des chicots acérés et deux flammes mauvaises au fond de son crâne,  respirait maintenant la corruption, la vilenie, la cupidité, la ruse la plus obscène… et la faim. Depuis le début le Wendigo était au courant de sa présence mais avait sondé les faiblesses de Joe, jouant avec ses sentiments pour gagner une seconde d’inattention. Avant que le vieil homme n’ait pu épauler à nouveau sa carabine, le monstre avait franchi l’espace qui les séparait en deux bonds fulgurants.




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