Challenge d’écriture n°50 – Metatron


Metatron
14.3/20 ?????
1er

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Page blanche

Le collège était tout autant une cocotte minute qu’une soupape de sécurité.

En remontant la rue bondée d’ados chahuteurs, Florent respirait à l’idée d’échapper à ses parents pour la journée. Guilhem, qui habitait à deux pas du bahut, avait proposé de passer l’heure du déjeuner sur Street Fighter Ultimate. De quoi illuminer n’importe quel jour de classe. D’autant que les grandes vacances n’étaient plus si loin.

« Tiens, la petite tête ! »

Engoncé dans un manteau de cuir qui devait faire deux fois son poids, Thomas arriva à sa hauteur. Un coquard lui cernait l’œil. Fichus rugbymen qui arboraient leurs blessures comme autant de trophées.

« Salut, grommela Florent sans joie.

— T’as pas pris un centimètre depuis hier… »

Florent haussa les épaules. Sa petite taille faisait l’objet de railleries depuis tant d’années qu’il en fallait plus pour le toucher. Surtout venant de ce grand dadais qui lui servait le même refrain depuis le CM2.

« C’est embêtant, reprit Thomas, car Elise ne veut pas sortir avec quelqu’un de plus petit.

— Qu’est ce que t’en sais ?

— Tiens, ca t’intéresse ? »

Florent rougit.

« Elle me l’a dit quand on fumait ensemble au parc. T’es pas prêt de sortir avec une meuf on dirait. »

Le grand avait fait mouche.

D’une bourrade nerveuse, Florent repoussa son « camarade ». Thomas fit un pas de côté, pas impressionné pour deux sous.

« Le petit se rebiffe. Trop drôle. Ça fera marrer Elise. Allez, à plus le nain. »

Florent bouillait.

Son esprit enragé fulminait un torrent d’insultes mentales.

La cloche sonna. Le cerveau en pleine tempête, il pénétra dans le collège.

 ***

L’homme s’éveilla en sursaut comme une bête sauvage, frais et dispo.

Malgré sa petite taille, on tremblait en contemplant sa puissante musculature. Un simple pagne lui serrait les reins et sur ses larges épaules cascadaient de longs cheveux blonds. Le baudrier d’une épée de bronze barrait son torse robuste.

Le barbare arqua un sourcil en découvrant le monde qui l’entourait.

Pas d’herbes sous ses pieds, mais une étendue d’un blanc uniforme. Ni cité, ni colline ne se découpaient à l’horizon. De la terre au ciel, toujours ce blanc, éclatant, à perte de vue.

L’homme poussa une exclamation sonore qui était autant un rire qu’un cri de défi.

S’il fallait aller chercher la guerre et le carnage dans une page blanche, il irait.

Sans hésiter, il se mit en route, dans un tintement de fer.

 ***

La rentrée.

Le passage en seconde était l’occasion de faire table rase du passé. Fini le collège ! Place au lycée, à la maturité.

Florent se retrouvait dans la classe de Guilhem, passé de justesse à cause de son brevet désastreux. Et aussi de Thomas. Ce crétin et ses ornions qui le poursuivait de ses vannes moisies.

Ils avaient à présent leur quartier à l’écart de l’énorme immeuble du collège, dans un bâtiment bas tapissé de petits carreaux blancs. Un cadre presque idyllique, avec ce soleil de septembre qui illuminait les bureaux d’une chaude lumière.

Florent balança négligemment son sac sur une chaise. Autour de lui, la classe bruissait des retrouvailles après les vacances.

Lui aussi devait retrouver quelqu’un. Il lui restait dix minutes avant le début des cours. Largement suffisant.

Il s’élança hors de la classe à grandes enjambées.

« Où tu vas ? l’apostropha Guilhem qui posait son sac à côté du sien.

— Voir E. »

E, ce code sonnait désuet après deux mois de pause.

Elise était en seconde 3, la classe à côté.

Florent roula des épaules comme pour se décontracter.

Ils s’étaient tournés autour pendant le dernier semestre de 3e. Flirtant, tachant de se retrouver côte à côte lorsqu’ils sortaient en bande…  mais jamais vraiment tous les deux. Florent était décidé à passer à la vitesse supérieure.

Il pénétra dans la salle de classe. Elise se tenait là, à demi assise sur une table. Sa délicieuse fossette se creusait alors qu’elle discutait avec Julie et Vaness’.

La belle assurance de Florent se dégonfla d’un coup.

Il avait laissé une collégienne, il retrouvait une femme. Un top noir moulant remplaçait Les chemisiers informes. Florent remarqua le manteau de cuir sur le dossier et manqua de défaillir en apercevant les énormes docs coquées…

Julie fit un signe de tête vers lui et glissa un mot à sa copine.

Elise tourna ses yeux bleus d’eau vers lui et sourit.

Trop tard pour fuir.

« Salut Elise. »

Délaissant ses amies, elle s’approcha sans cesser de sourire.

Dieu qu’elle était belle.

Florent se pencha pour faire la bise. La bise. Etourdi par ses sentiments, Florent visa les lèvres.

Le visage soudain fermé, Elise se recula et esquiva ce baiser inattendu.

Florent se redressa, rouge écarlate. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Comme si elle allait tomber dans ses bras comme ça après deux mois sans nouvelles. Quel crétin !

Vaness’ et Julie n’avaient rien perdu de la scène et échangeaient déjà des commentaires à voie basse.

« …Ca va ? enchaina Florent.

— Ben, c’est la rentrée, quoi. »

Il y eut un blanc.

La cloche retentit, annonçant le démarrage des cours.

« Il est temps de passer la seconde. »

Elise eut un sourire sans joie. N’était-ce pas une pointe de condescendance dans son regard ?

« Bon allez, à plus. »

Cotonneux, Florent quitta la classe. L’année commençait bien.

 ***

Gloran. Durant sa longue marche, ce nom lui était apparu comme une évidence. Ses origines restaient confuses, mais cela ne lui faisait ni chaud ni froid. Il traçait sa route dans ce monde immaculé.

Une brusque rafale de vent ébouriffa ses longs cheveux. Il plissa les yeux.

Ça et là, on devinait des contours. Après des jours ou des siècles de vide, un monde se révélait. Des bribes d’une terre crouteuse, des troncs grisâtres et plus loin…

Gloran posa sa large main sur son épée. N’étaient-ce pas des silhouettes, qui allaient et venaient dans ce brouillard ?

Carrant les épaules, le barbare s’avança crânement.

Une forme indistincte s’avança vers lui. Si vite, si près qu’il devint évident qu’elle allait le percuter.

Gloran tira son épée et assena un coup de taille qui aurait pu abattre un auroch.

La lame passa au travers de la forme comme un nuage de fumée. L’ombre ne ralentit pas et traversa le corps du barbare qui en resta bouche bée.

Etait-ce le monde des esprits ? L’Arallu où les âmes des défunts errent sans fins, mornes et misérables.

Saisi de crainte, il frappa encore et encore, mais le bronze ne mordit aucune chaire. Pas de râles d’agonies, de sang ni de viscères éparpillées.

Gloran, proche de la folie, roulait des yeux effarouchés. Ses cheveux trempés d’une sueur glacée lui collaient au visage. Partout, des ombres indistinctes passaient et repassaient. Des formes massives fusaient pour se fondre dans le néant.

Mais le barbare était fait de l’airain dont sont conçus les héros.  Le sang battait à ses tempes, son épée pesait dans sa main… Il était en vie !

Il avisa ce qui ressemblait à des bâtiments qui émergeaient de ce blanc omniprésent.

Sans hésiter, il s’élança dans leur direction. Même Nergal, le dieu de la mort, et tous ses valets ne l’arrêteraient pas.

***

« Regardez ce que nous a fait Florent ! »

Pas le temps de planquer la feuille griffonnée que M. Faber la lui arrachait des mains.

Le professeur d’économie passa dans les rangs en levant haut le croquis.  Comme à son habitude, il portait une monstrueuse chemise col pelle à tarte bariolé de mille couleurs. Vive les seventies.

«Moi, ça m’évoque un… phallus. » le prof fronça les sourcils. « Florent ? Vous dessinez des choses dans ce genre ? »

Mort de honte, le jeune ado se tortilla sur sa chaise.

« Non, m’sieur… Là, ce sont des yeux… Et ici, une bouche qui crie… enfin… »

Dans la classe, les filles prenaient des airs dégoutés en poussant des exclamations horrifiées. Les garçons pouffaient. Même Guilhem ne put retenir un rire un peu idiot.

D’un geste dédaigneux, M. Faber jeta la feuille sur le bureau.

« Il va falloir vous reprendre Florent. J’en toucherai un mot au psy de l’école.

— Vous avez que ça à faire ? »

Le silence remplaça les rires.

« Qu’est ce que vous avez dit, Florent ?

— Qu’à votre place, je passerai plus de temps à choisir mes chemises.  Plutôt qu’à chercher à deviner dans quel sens lire un dessin. »

Faber vira au cramoisi.

«  A qui croyez-vous parler ? Vous allez filer chez le proviseur !

— Allez-vous faire voir ! » hurla Florent.

Une voix s’éleva du fonds de la classe. Thomas, bien sur.

« C’est la révolte du petit peuple. »

La pression retomba d’un cran alors que la classe s’éclaffait. Florent était hors de lui.

Il se redressa. Dans un terrible fracas, la porte vola en éclat et une silhouette immense se découpa dans l’embrasure.

 ***

 La guerre était sa raison d’être et il irait jusqu’au bout.

Gloran chassa d’un roulement d’épaules les esquilles de bois qui parsemaient son corps et pénétra dans la pièce.

Le contour des ombres se faisait plus précis. S’il ne distinguait encore aucun visage, il pouvait deviner la jeunesse de ses adversaires. Qu’importe. Sa lame assoiffée de sang n’en laisserait pas un debout.

Le barbare s’élança pour bousculer l’un des fantômes qui alla trébucher au milieu des tables et de ses compagnons.

Il brandit son immense épée de bronze, exultant d’un rire qui faisait trembler les cieux. Un chef hululait des ordres.

Sans laissait à l’ennemi le temps de s’organiser, Gloran frappa. Le fracas du bronze contre le bronze lui arracha un cri de surprise.

Surgit du néant, un  homme vêtu d’acier le défiait de sa haute stature. Un casque de fer grillagé protégeait autant qu’il masquait le visage du mystérieux guerrier.

Les deux hommes se jaugèrent un instant. Gloran ne portait aucune protection, comptant sur ses reflexes félins pour emporter l’engagement. Au contraire, un haubert de mailles ternies descendait jusqu’aux genoux de son adversaire. Serait-il pour autant moins rapide ?

Il n’y avait qu’un seul moyen de le savoir.

Vif comme un tigre, Gloran plongea, l’épée en avant. La pointe de son épée visait la cuisse. L’espace d’une fraction de seconde, l’autre parut pris au dépourvu. Mais il rompit promptement, décochant un moulinet de son épée qui manqua de labourer le dos du barbare. Gloran volta et poursuivit son assaut sur le flanc gauche. Il frappa de taille et une nouvelle fois on para son attaque. Il frappa encore. Son glaive glissa sur la lame du guerrier dans une gerbe d’étincelles, rebondit et atteignit le casque de fer.

La protection fut arrachée dans un crissement sonore et se perdit dans les ombres.

Pour la première fois, le barbare découvrait les traits de son ennemi. Un visage tordu, fondu, comme brulé au fer, où brillaient deux yeux enragés.

« Qui es-tu ?

— On m’appelle Tuomas le parricide. Par ses coups, mon père m’a endurci l’âme et forgé cette aimable figure. Pas un homme qui n’ait posé les yeux sur mon visage n’est encore vivant pour en parler. »

Un père. Une  notion floue pour le barbare, mais il lui semblait qu’une telle violence d’un père envers son fils n’était pas dans la nature des choses.

« Je suis Gloran le court. Je vis pour la guerre et le carnage. Je brule de te passer l’épée au travers du corps. Mais tu es le premier homme véritable que je rencontre dans ce monde maudit.  Où sommes-nous ? »

Le guerrier eut un sourire qui tordit son visage dans un rictus abominable.

« Nous sommes nés de la colère de nos alter égo. A chaque fois que le poing du père se lève, je gagne en puissance.  Je parcours ce monde désolé, je traverse les ombres mais jamais ne trouve d’issus. Nous en sommes prisonniers.

— Par Nergal, Orcus et Mhot, plutôt mourir que de rester prisonnier de cet enfer ! »

Gloran posa la main sur la lame de son épée :

« Tuomas, combattons ensemble pour quitter ces limbes. Je fais serment sur ma lame de reprendre notre duel sitôt que nous en aurons franchi les frontières. »

Le guerrier ramassa son casque et se frappa la poitrine.

« Et moi je jure de t’abattre comme un chien sitôt que le soleil illuminera ma lame. En attendant, en route. »

Et sans un mot de plus, les deux hommes s’élancèrent dans l’inconnu, disparaissant bientôt parmi les ombres.

***

M. Faber s’arrachait les cheveux. Dépassé, il tentait de séparer les belligérants.

« Thomas ! Florent ! Thomas ! Florent ! … »

Les deux lycéens s’étreignaient dans une lutte enragée, front contre front.  Le sang qui coulait de leur nez gouttait sur leurs t-shirt et mouchetait la scène d’un rouge écœurant.

« Thomas ! Florent ! CA-SU-FIT ! »

Les coups cessèrent.

Les deux ados s’écroulèrent sur le sol, sonnés, sans se quitter des yeux.

Dans la classe, les tables renversées, les chaises brisées et les yeux écarquillés de leurs camarades témoignaient de l’intensité du corps à corps.

« Je peux vous dire que vous allez entendre parler du pays ! hurla M. Faber d’une voix où pointait l’hystérie. Vous sortez immédiatement ! Chez le proviseur ! »

Groggys, Thomas et Florent se remirent debout comme deux boxeurs à la douzième reprise.

Ils gagnèrent le couloir sous les cris de M. Faber.

Le calme soudain les secoua autant que les coups échangés.

A pas incertains, ils remontèrent les rangés de casiers.

« Les coquards, c’était pas le rugby ? fit Florent d’une voix pâteuse.

—  T’inquiète. J’ai plus cinq ans. J’encaisse mieux. Et ce salaud vieilli. »

Ils passèrent l’angle du secrétariat en silence.

« Ton père… Si tu veux on lui fait sa fête. »

Thomas pesa un instant la proposition.

« Ouai, t’as raison, fit-il dans un sourire. Il est temps de sortir de cet enfer. »

 ***

 Les  deux guerriers traversaient des rues emplies d’ombres indéchiffrables.

« La bas ! » appela soudain  Gloran. Une maison se détachait nettement des bâtiments voisins.

Tuomas sourit en distinguant une silhouette avachie sur un fauteuil.

« Voici notre porte de sortie. »




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