Challenge Flash n°3 – Anthony

Chimérisation

Le vent faisait osciller les pales de l’aérostat selon un rythme qui alarma immédiatement le guetteur. Deux souffles longs, trois courts, comme la respiration saccadée d’un gigantesque monstre. L’homme, au sommet de sa cahute, se leva immédiatement. Il releva le gigantesque entonnoir de métal dont était affublé son perchoir sur l’à-pic et les parois crépitèrent aussitôt. Les particules tombèrent dans la conduite jusqu’au tamis et s’y éparpillèrent sous leur propre vitesse. Rubis, saphir, diamant, émeraude, autant de pierres précieuses minuscules, fragmentées et polies par le vent qui les entraînaient depuis des éons. Entre les reflets iridescents, de fines pierres sombres apparaissaient, mais leur aspect ne trompèrent pas le guetteur : minerais d’or et d’argent à profusion. Il n’y avait aucun doute, le Vent Chimérique approchait de la vallée. Le guetteur rabaissa l’entonnoir et se rua sur l’énorme corne de brume de laquelle il tira une longue sonnerie. Pas de modulation dans cette alarme, pas de code à décrypter, elle n’existait qu’en ce but unique, alerter les habitants en contrebas. Elle descendit dans la ravine, rebondissant contre les pierres, s’engouffrant dans les maisons, les ateliers, les champs, les forêts, priant chacun de se mettre à l’abri. Elle précédait de quelques secondes le nuage noir et protéiforme du Vent Chimérique, son souffle et sa malédiction. Au moment où le guetteur plongeait dans son propre abri hermétique, ce n’était plus pierres ou métaux précieux qui passaient au-dessus de lui, mais des monceaux de cadavres mêlés, fusionnés en amalgames horribles et mortifères. Les plus lourds empuantiraient l’air et les sols après leur passage dans la vallée, mais c’était là un moindre mal.

Le dernier écho de la corne de brume avait dépassé la dernière maison du village depuis de longues secondes mais Derocil ne s’en souciait pas. Pas encore adulte, plus vraiment enfant, il se tenait debout, nu, à attendre les premiers remous du Vent. Sûrement avait-il ralentit dans les contreforts amont de la vallée, se chargeant de nouvelles chimères au contact des végétaux qui avaient poussé depuis son dernier passage, ou en prenant dans son souffle métamorphe les animaux, sauvages ou domestiques, qui n’échappaient pas à ses tentacules. Ce n’était pas là le premier Vent Chimérique de Derocil. La tempête d’air et de chair passait de façon irrégulière, mais trop souvent pour les habitants de ce monde. Il pouvait se passer deux à trois années sans que son souffle n’hante la région, comme il pouvait s’acharner et revenir plusieurs fois dans le même mois. Personne ne comprenait le phénomène, et tous le fuyait. Derocil sentit les premiers grains de poussière percuter sa peau et s’y incruster tant ils allaient vite. La chimérisation allait commencer. Il sentait déjà son épiderme s’échauffer, même si cela pouvait tout aussi bien venir du Vent et de son pouvoir que de la douleur que lui infligeaient les particules qu’il transportait. Le jeune homme ouvrit les yeux et discerna les éclairs de couleurs qui parcouraient le corps de la rafale. Un grand halo doré semblait gagner en intensité et se mouvoir à plusieurs mètres de distance, à une vitesse différente du flux. Dorecil distingua avec une netteté effrayante un renard entouré d’une lueur bleue se muer en loup, puis fusionner plus loin avec une chèvre en une créature bicéphale. Peut-être celle-ci survivrait-elle au Vent et donnerait-elle naissance à une nouvelle espèce, comme tous ces monstres dont on trouvait des traces, de plus en plus nombreuses et qui croissaient en nombre et en force. Peut-être était-ce là l’évolution que devait subir ce monde et les êtres qu’il accueillait pour continuer à vivre malgré la chimérisation ?

Une ombre apparut soudain au cœur de la zone dorée. Une silhouette humaine. Etait-ce un animal qui rêvait de prendre cette forme et le Vent répondait-il à ses prières, ou un humain attrapé malgré lui et qui allait se muer en une créature de cauchemar, générée par sa peur du Vent Chimérique ? Dorecil n’eut jamais la réponse. Avant que l’homme ne soit à sa portée, il se sentit soudain décoller. Ce n’était pas la tempête qui le soulevait, mais les ailes de plumes blanches dont il avait toujours rêvé. Il ferma alors les yeux et étendit sa voilure, regardant défiler le vent du changement sous lui…

Note finale : 4/5

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  • 2 thoughts on “Challenge Flash n°3 – Anthony

    1. Le vent chimérique, c’est inspiré d’un roman, d’un film ou d’une BD ?
      Cette notion me dit quelque chose.
      En tout cas, très belle écriture ! J’ai beaucoup aimé.

    2. Atorgael dans

      Ils ont commenté :



      Une superbe ambiance posée en quelques mots. Bravo.
      « …son souffle n’hante la région… » ou « …son souffle ne hante la région… » ?


      Court mais percutant. Les mots qui me viennent à l’esprit sont : poétiquement morbide.
      C’est une chouette petite nouvelle même si le bloc factuel du début contraste peut être trop avec la fluidité onirique de la fin


      Un texte accrocheur, au style fluide et aux accents poétiques. Belle idée que cette Chimérisation ! Très agréable à lire. Un petit clin d’œil à « La horde du Contrevent » ? 😉