Challenge d’écriture n°30 – Texte n°8

Rendar

Pourquoi ?

Pourquoi avait-elle dit « oui » ? Jhalena Houssam Adjal le savait bien entendu : L’argent. En tant que professionnelle, un contrat comme celui-là ne se refusait pas. Pourtant, elle aurait peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de valider cette mission sur cette planète pourrie.

Mulanor était une véritable fournaise désertique, habitée de colons humains qui ne semblaient avoir subis comme seule mutation ces mille dernières années qu’une atrophie du cerveau. Manque de chance, c’était également une véritable poudrière politique sur le point d’exploser.

Certes, quand le Haut Conseil lui avait expliqué les enjeux de sa mission et, surtout, parlé de ses émoluments, la nécessité de cette escapade lui avait semblée parfaitement justifiée. Les faits étaient complexes mais, pour résumer, le Cheksulltan de la partie septentrionale de Mulanor devenait un peu trop vindicatif envers ses voisins de l’autre hémisphère. Et il fallait absolument empêcher une escalade de violence.

Car Mulanor, en plus d’être située dans le fondement du postérieur de la galaxie, d’être un caillou couvert de sable et d’être peuplée de dégénérés, était le seul exportateur d’un minerai essentiel pour la fabrication de certains composants technologiques de pointe. Une guerre aurait donc des effets dramatiques sur le commerce galactique de cette zone spatiale. Le briefing avait comporté de nombreux autres points mais elle n’avait pas besoin d’en savoir plus. Elle était payée pour faire un job, le reste, les tenants, les aboutissants et la politique, elle s’en foutait comme de son premier assassinat.

Mais, même en se remémorant sa discussion avec le Haut Conseil, éreintée par la marche forcée sous un soleil de plomb à laquelle on l’obligeait, elle ne pouvait s’empêcher de pester une millième fois. Pourquoi, par les roubignolles du créateur, avoir choisi, pour s’infiltrer sur Mulanor, une couverture aussi nulle que « danseuse professionnelle » ? Elle était plutôt jolie, carrément bien roulée en fait, et sa souplesse était légendaire mais elle n’avait pas imaginé que « danseuse » pouvait être assimilé, dans le raisonnement des natifs locaux, à « pute ».

Elle s’était donc retrouvée embarquée depuis le spatioport dans un convoi de plusieurs dizaines de femmes de petites vertus, escortées en pleins désert par de patibulaires gardes au regard autant rempli de compassion que d’intelligence. Elle avait dans un premier temps espéré entrer au palais du Cheksulltan comme artiste, proposant ses services lors des nombreux divertissements donnés en l’honneur de la cours. Elle y accéderait finalement en tant que prostituée. Ce qu’elle désirait, c’était se retrouver à l’intérieur des impénétrables murailles du palais. Le boulot devait être fait, qu’importe le moyen employé.

Mais quand même. Son amour propre avait peu apprécié.

« Magnez-vous l’train les putains si vous comptez y être avant le coucher du soleil. J’vous rappelle que vous êtes payées à la nuit mesdames. Et une nuit de baise commencée sans vous est une nuit perdue… »

La diatribe rauque de la brute épaisse qui semblait être le gardien en chef fit naître quelques éclats de rire chez les autres malandrins. Jhalena, le visage dissimulé sous son voile enragea encore plus. Cela faisait deux heures qu’elle marchait dans du sable si fin qui s’infiltrait dans ses babouches et lui brûlait la plante des pieds. Sa peau, pourtant mate, cuisait sous les accablants rayons du soleil vu le peu de vêtements qu’elle portait. Et par-dessus le marché, cet espèce de gorille se permettait des remarques salaces.

Les autres filles ne semblèrent pas s’offusquer des paroles de la brute, mais elle ne pu s’empêcher de marmonner une réponse, passablement grossière, sur l’endroit où il pouvait se le carrer son coucher de soleil.

« T’as dit quoi pétasse ? »

Apparemment, un des gardes derrière elle avait l’ouïe assez fine pour avoir entendu son petit aparté. Se redressant pour ressembler le plus possible à une tapineuse avec un reste de dignité, elle répondit négligemment.

« Je disais à ce noble seigneur que, si nous avions pu chevaucher un kamel, nous n’aurions pas à craindre de perdre une nuit de travail. »

Le chef la fixa d’un œil mauvais avant d’éclater de rire, révélant une dentition pouvant aisément concourir pour le titre de la plus disgracieuse qu’elle n’ait jamais vue de sa vie.

« T’inquiètes pas, traînée, répondit-il, tu vas avoir ton lot de chevauchage ce soir. »

Nouveau concert de gloussement des gardes. Jhalena soupira et fit mine de se remettre à marcher. Mais le chef ne semblait pas vouloir en rester là et lui barrait le passage, ses imposants bras croisés sur son puissant torse.

« Donnes ton nom roulure. J’vais me faire un plaisir de te faire transférer au bordel des militaires après ta besogne de ce soir. On reparlera de tes revendications. En séance privée.

– Je me nomme Rooze Dayssable, mon Seigneur, répondit elle en masquant son envie de lui arracher les yeux derrière un parfait sourire soumis. Et je ne vis que pour vous servir.

– Ho, t’inquiètes pas pour ça, Rooze, répliqua le gorille qui n’avait manifestement pas saisi le jeu de mot subtil choisi pour son nom d’emprunt, on va bien s’amuser tous les deux. »

En haussant le ton, il s’adressa au reste du convoi.

« En route maintenant mes petites chattes, assez perdu de temps, l’orgie nous attend. »

++

En comparaison avec la chaleur accablante de dehors, le souffle brûlant du vent, le soleil aveuglant et le sable à perte de vue, l’intérieur du palais du Cheksulltan était d’une fraîcheur presque surnaturelle.

Une fois passés les lourdes portes de la muraille primaire, les détecteurs d’armes et une fouille au corps un peu trop appuyée pour être honnête, elle avait pénétré dans un monde très différent. Telle une oasis luxuriante, la cours du palais n’était que fontaines, verdure et sculptures raffinées. Les filles du convoi étaient fascinées par cette opulence, contrairement aux gardes, indifférents à la beauté des lieux. Ils les poussèrent sans ménagement vers une large entrée.

Le jour déclinait et Jhalena fut la dernière à entrer dans une sorte d’antichambre remplie de vêtements et de tenues plus suggestives les unes que les autres.

« Faites-vous belles. Lança le chef. Vous allez bientôt vous faire introduire… Auprès des invités. »

Ayant depuis longtemps cessé de prêter attention aux divagations graveleuses des gardes, elle repérera les sorties possibles en cas de problèmes. Un pur réflexe devenu comme une seconde nature à chaque fois qu’elle pénétrait dans un lieu méconnu. Elle n’eut pas à chercher longtemps, outre la porte par laquelle elles étaient entrées et qui avait été dûment verrouillée derrière eux, seule une arche fermée par un rideau permettait de sortir d’ici.

La trentaine de femmes qui l’avait accompagnées lors de ce pathétique convoi dans le désert s’affairaient à se changer et se maquiller. Jhalena quant à elle, essayait de se faire oublier. Quand le chef décida que les préparations avaient assez duré, il ordonna qu’elles se rassemblent devant l’épais rideau. Jhalena se glissa en plein milieu du groupe et avança d’un pas léger alors que les voilages s’écartaient.

Elle déboucha sur une salle immense aux décorations d’or fin et de Lazurite. De grandes arches byzantines faisaient office de puits de lumière la journée et permettaient de regarder les étoiles la nuit. De nombreux flambeaux étaient allumés, éclairant une vingtaine de courtisans, tous mâles, vautrés sur des sofas ou des chaises longues, se bâfrant de mets éparpillés ça et là et éclusant du vin de palme.

Au milieu de la salle, pendue au plafond, une énorme volière aux barreaux d’argent oscillait doucement. Le chant des nombreux oiseaux emprisonnés à l’intérieur faisait comme une douce musique. Depuis le fond de la pièce, surélevé par rapport à ses sujets et assis sur un imposant siège, trônait le Cheksulltan Harhmar Bhakil, le seigneur des lieux. Sa cible.

Jhalena, bien que concentrée sur sa tâche, ne pu s’empêcher d’admirer le goût de son hôte. Alors que ce dernier avait accès à tous les bienfaits de la technologie moderne, son palais semblait tiré tout droit des légendes du désert. Elle avait tout de même remarqué plusieurs scan biométriques, des batteries de laser dans la muraille du palais et quelques autres gadgets high-tech. Elle avait malgré tout la sensation d’avoir totalement changé d’époque.

Sous l’impulsion des gardes, le groupe de filles s’avança au milieu des courtisans qui les dévisageaient de leurs regards avides. Jhalena avait la sensation d’être une pièce de viande sur l’étal d’un boucher. Elles s’arrêtèrent devant la volée de marches menant au trône. Le Cheksulltan avait certainement la primauté de choisir celles avec qui il allait passer la nuit.

« A genoux devant votre seigneur, chiennes ! » Beugla le garde en chef qui semblait ne pas avoir la faculté de s’exprimer autrement qu’en hurlant.

Autour d’elle, toutes les filles se prosternèrent, parées des somptueuses robes passées quelques minutes auparavant. Toutes sauf Jhalena qui resta debout, mains sur les hanches, vêtue comme elle était arrivée, avec un pantalon de tissus léger et un bikini couleur émeraude contrastant avec sa peau foncée. Elle n’avait pas quitté son voile, dissimulant en partie ses traits.

Un murmure indigné parcouru la foule. Du coin de l’œil elle remarqua le garde chef en train de presque s’étrangler devant son impudence à refuser de s’agenouiller. Il était donc possible de lui fermer son clapet, pensa-t-elle. Les yeux du Cheksulltan semblèrent un instant briller d’une lueur d’amusement qui se transforma bien vite en fureur froide.

« Comment oses tu ? » Gronda-t-il. « Comment oses-tu me défier, femme.»

Sa voix était profonde et puissante. Une voix qui avait l’habitude de se faire obéir sans délai. Un rien trop gutturale au goût de Jhalena, qui soutint néanmoins le regard assassin du Cheksulltan. Ce dernier était d’ailleurs extrêmement laid. Obèse à un point où il ne devait pas pouvoir arriver à se lever sans aide, ses longues moustaches ne parvenaient pas à masquer un visage couvert de petites cicatrices typiques d’une maladie juvénile bien connue. Ses cheveux commençaient à se faire rares par endroits, ce qui révélait d’immenses oreilles dont un oliphant n’aurait pas eu à rougir.

« Je ne vous défie pas, Votre Grosseur, j’ai juste un peu mal au genoux, ça vous dérange pas si je reste debout ? »

Le garde chef, à sa droite, s’élança vers elle, une lance à la main. Deux autres molosses avançaient depuis sa gauche, dégainant chacun un électro-fouet. Jhalena prit une profonde respiration et passa à l’action.

D’une main, elle arracha son foulard, le jetant à la tête du garde chef qui le reçut en pleine figure. Stoppé dans son élan, ce dernier n’eut pas le temps d’enlever ce qui obstruait sa vision, un coup au plexus le tordit en deux et il s’écroula sur le sol, inconscient. Le grésillement caractéristique de l’activation du champ énergétique des fouets de ses autres adversaires la prévint avant même qu’elle ne se retourne. D’une impulsion de ses jambes, elle sauta en l’air, effectuant une vrille et évitant le coup de fouet qui vint laminer le marbre à l’endroit où elle se trouvait une demi seconde auparavant.

Elle se réceptionna face aux deux gardes dont le visage exprimait la surprise la plus totale. D’un geste élégant mais très rapide, ses mains se glissèrent dans ses cheveux pour y saisir les deux barrettes qui maintenaient en place son chignon. Ces dernières étincelèrent d’un éclat métallique alors qu’elle les projeta vers ses adversaires.

Le premier garde du corps s’écroula sans même se rendre compte de ce qui l’avait terrassé, une des broches dépassant de son œil. Le second, qui semblait avoir de meilleurs réflexes, s’était déporté et avait reçu l’arme dans l’épaule. Il fonçait sur elle en grognant comme un phacochère voulant l’écraser sous sa masse. Avec une grâce sublime, Jhalena s’accroupi, effectuant une rotation appuyée sur ses puissantes jambes. Le garde s’écroula, fauché dans son élan. Elle lui brisa le cou d’un geste sec avant qu’il n’ait le temps de se relever.

La salle qui était à son arrivée caractérisée par une oisiveté lascive ressemblait maintenant à une fourmilière en déroute. Les flagorneurs qui étaient affalés détalaient un peu partout en criant, cherchant à s’enfuir. Certains même s’étaient agenouillés et priait qu’on les épargne. Les autres filles semblaient stupéfaites mais avait réagit et s’étaient abritées derrière des meubles ou en dessous de certains fauteuils.

Profitant de ce qui lui restait d’effet de surprise, Jhalena s’élança vers le Cheksulltan, les boucles de ses longs cheveux auburn flottant autour d’elle comme animées d’une vie propre. Avant qu’elle ne puisse atteindre Harhmar Bhakil, ce dernier appuya sur un bouton, dissimulé sur son accoudoir. L’odeur caractéristique d’ozone qui emplit la pièce et le claquement d’un générateur s’activant lui apprit que ce dernier venait de mettre en place un bouclier personnel.

Derrière le Cheksulltan, deux panneaux coulissèrent, laissant apparaître une paire de menaçants droïdes gladiateurs. Sa cible afficha un sourire suffisant et croisa les mains sur son énorme bedaine.

Jhalena stoppa son élan, porta deux doigts à sa bouche et émit un sifflement strident tout en s’abritant derrière une des colonnes de la salle. Juste à temps, car une volée de lasers vint frapper la pierre. Trop occupés à tenter de l’éliminer, aucun des droïdes ne remarqua le splendide faucon qui venait de faire irruption par une des fenêtres. L’oiseau qui se dirigeait droit sur Jhalena portait dans ses serres un long sabre à la lame courbe qu’il lâcha au dessus d’elle avant de repartir à tire d’aile vers le plafond, évitant les tirs qui le prenaient tardivement pour cible.

Jhalena attrapa son arme et la sortit de son fourreau. La lame épaisse se mit à grésiller lorsqu’elle en activa le champ énergétique. « Fini la rigolade », se dit-elle. Sortant de sa cachette, elle bondit vers les deux androïdes, oscillant de droite à gauche pour éviter les traits de laser.

Effectuant une feinte de corps, elle se laissa glisser entre les jambes arquées d’un des robots tout en faisant fouetter son arme. Les vérins hydrauliques des genoux du droïde cédèrent. Avant que son corps ne tombe au sol, Jhalena s’était relevée et se servi du torse métallique pour faire bouclier aux tirs du deuxième androïde et se rapprocher de lui.

Poussant de toutes ses forces, elle lança le tronc percé d’impacts de lasers sur la seconde machine qui perdit une précieuse seconde à se protéger. Sabre au clair, elle chargea. Le robot tenta vainement de parer son attaque mais la lame énergétique trancha son bras blindé puis le décapita, laissant échapper une gerbe d’étincelles.

Avant que la carcasse ne s’écroule dans un fracas métallique, elle était revenue au pied du trône. Le regard méprisant du Cheksulltan avait disparu, remplacé par la peur. Jhalena s’avança calmement. Les boucliers énergétiques étaient conçus pour arrêter les projectiles véloces. Flèches, lasers, balles, lances, rien ne pouvait le traverser. Mais un corps avançant doucement pouvait sans encombre franchir cette barrière d’énergie.

Le Cheksulltan eut une fin rapide. Il essaya bien d’attraper un petit pistolaser mais Jhalena ne lui en laissa pas le temps. Une frappe en plein cœur mit un terme à la vie du grand Harhmar Bhakil et solda, par la même occasion, le contrat passé avec le Haut Conseil.

Comme convenu, elle se devait de ramener une preuve de son office. Consciencieuse, elle prit quelques instants pour scalper le cadavre. Bien évidement, un simple cliché photomorphique et un échantillon d’ADN auraient suffit. Mais elle aimait le petit effet que produisaient généralement ses trophées auprès de ses clients. Rangeant la touffe de cheveux sanguinolents dans sa besace, elle se dit qu’il était temps de partir. Elle avait juste une dernière petite chose à faire.

Le garde chef commençait juste à se réveiller de son évanouissement et se redressait péniblement en essayant de crier à la garde. Jhalena ramassa sans l’activer un des fouets électrique et se dirigea vers lui. Le garde tenta de lui asséner un coup de sa lance mais il était encore bien trop sonné pour être dangereux. Elle lui fit un balayage qui le projeta à quatre pattes. Lascivement, elle lui agrippa les cheveux et l’enjamba, s’asseyant sur son dos. Le regard froid, elle noua solidement le fouet autour de son cou.

« J’espère que ça te convient comme chevauchage » Cracha-t-elle avant d’allumer l’arme sur sa puissance maximum.

Le courant électrique mettrait plusieurs minutes pour lui griller le peu de neurones qu’il devait posséder. Jhalena ramassa son foulard et l’enroula autour de son avant bras. Le faucon vint se poser sur le tissu en poussant un cri aigu.

« Oui, je sais mon tout beau, je sais… Je m’en occupe » Murmura-t-elle.

Agrippant une des lances accrochées au mur, Jhalena banda les muscles de son bras et projeta l’arme vers la volière. La pointe de l’arme sectionna l’accroche de la cage qui s’écrasa au sol dans un bruit assourdissant. Libérés, les oiseaux s’égayèrent dans la nature comme un éphémère arc en ciel tout en lâchant des trilles de contentement.

Elle tourna le dos à la scène de carnage dont elle était l’instigatrice. Par terre, étendu sur le marbre, le corps du garde chef était encore agité de soubresauts.

Encore une mission accomplie, pensa-t-elle avant de disparaître dans la nuit. Allons nous faire payer maintenant…

Note de l’auteur : Les noms choisis pour les personnages ont une signification et sont inspirés de l’arabe. Ainsi, Jhalena est un dérivé inventé du prénom Jamila qui signifie beauté. Houssam signifie épée et Adjal, faucon. Il est de coutume dans les pays d’Afrique du nord de donner plusieurs prénoms, voilà pourquoi notre héroïne en possède trois. Le Cheksulltan quant à lui se voit qualifié d’un pseudonyme nettement moins reluisant. Harhmar se traduit par « âne bâté » et Bhakil par « cupide ».




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