Challenge d’écriture n°30 – Texte n°7

Alice

Sacrifice

Son bras commençait à fléchir. Elle tremblait de devoir maintenir Eflor en position. Cela faisait maintenant de trop longues heures qu’elle patientait, l’animal sacré perché sur son poing serré. Et du couple qu’ils formaient, le faucon n’était pas le moins irrité par la situation.

Jamais une prêtresse de son rang n’avait été traitée de la sorte. Mais elle ne pouvait vraiment s’en offusquer puisqu’elle s’était bien gardée de donner son identité réelle lors de sa demande. Elle avait présenté une requête pour un entretien avec Imbad, un des fils du calife. Ce dernier étant très réputé pour ses connaissances dans le domaine de la chasse, elle avait tenté sa chance en prétextant le besoin d’un conseil sur le choix d’un rapace.
Elle avait soigneusement choisi son déguisement de guerrière. Les rumeurs prêtant au garçon autant d’appétit pour les femmes que pour les bêtes, elle avait fait le pari de mettre ses formes en valeur. Les regards à peine détournés du chambellan lui avaient donné raison. Il jouait probablement autant le rôle de rabatteur que celui de filtre intelligent. Et il lui avait promptement annoncé qu’elle verrait sa seigneurie dans la journée. Et ainsi, depuis le matin, elle attendait, encore et encore, dans l’antichambre d’un auditoire privé.
Elle devait maintenir une aura permanente de calme autour d’elle. Sans cet effort continu, l’oiseau aurait été intenable.
Elle n’avait pas pris de précaution particulière avec Eflor pendant le voyage. Elle l’avait, comme à son habitude, laissée libre de ses mouvements. Et le faucon avait docilement suivi la silhouette lointaine qu’elle et son cheval découpaient sur l’horizon des dunes du désert. De temps en temps, elle lançait son esprit vers elle, pour vérifier à quoi elle s’occupait ou son humeur. Elle s’inquiétait toujours pour rien. Eflor était ivre de vitesse et de grands espaces. Elle jouait avec de nouveaux types de proies, dansait sur les courants d’air avec des oiseaux de passage, formant parfois des danses très complexes. Puis, en fin de journée ou lorsqu’elle fatiguait, elle revenait se percher sur le pommeau de sa selle pour un repos bien mérité.
Elle s’était laissée endormir par la routine du long périple vers le royaume de Sardat et ne s’était aperçue de l’incartade de sa fidèle compagne qu’au moment de la ponte. Même la Révérée se serait esclaffée si elle avait vu sa tête ce soir là, lorsqu’Eflor s’était libérée de sa nouvelle charge sur ses effets personnels, devant le feu de camp.
Il était alors absolument hors de question qu’elle fasse demi-tour. Leur mission était primordiale. Il faudrait donc s’accommoder des petits en chemin. Et une fois sur place, elle trouverait bien une solution. Utilisant le lien qui les rapprochait, elle avait renforcé la confiance contre nature que le faucon lui accordait. Elle avait ainsi pu poursuivre sa route, couvant elle même la précieuse nichée de trois œufs, soigneusement emballée dans les plis de sa robe. Ces petits étaient de bon augure, dans cette période où les naissances se faisaient bien rares. Si tout se passait pour le mieux, ils pourraient même arriver à maturité juste au bon moment, pour se lier avec la future Perle.

Mais dans la chaleur étouffante du milieu de journée, même cette perspective heureuse pour son royaume ne suffisait plus à maintenir un sourire sur ses lèvres outrageusement maquillées. Son devoir ! Elle devait se concentrer sur son devoir. Elle était la testeuse, la porteuse de sanction, la récipiendaire du choix. Cet homme serait-il à la hauteur des espoirs d’un royaume ?
Son père, le calife, avait prétendu en son nom à la main de la jeune Janir du califat d’Imzir. La demoiselle, Perle des prêtresses du vent, fille de la Révérée d’Imzir, prendrait un jour sa succession. Elle avait autant d’importance qu’une princesse de sang royal. Et il n’était pas rare que des monarques tentent de placer leur fils auprès d’une Perle.
Le problème dont les prêtresses du vent gardaient jalousement le secret, c’est qu’elles ne pouvaient porter d’enfant que d’un père compatible mentalement. Sans la perfection d’une double union, du corps et de l’esprit, elles ne pouvaient pas concevoir. Et les hommes n’ayant jamais, de mémoire d’ecclésiaste, développé de capacité mesurable, la seule façon de déterminer leur compatibilité était de surveiller l’empathie relative que les oiseaux sacrés accordaient à certains. C’était plus convenable que de les essayer les uns après les autres.

Imbad lui-même l’interrompit sur cette pensée, religieusement fort correcte. D’une vingtaine d’années, le jeune homme avait la peau tannée de ceux qui aiment le grand air. Son sourire naturel, aussi éclatant qu’une source d’eau pure, s’élargit un peu plus quand il la vit. Il l’invita alors sans plus tarder à prendre quelques rafraîchissements.
Elle le suivit prudemment, faucon au poing. Il était très important qu’elle détecte la moindre variation du comportement de l’oiseau en sa présence. Très attentive à la couleur émotive de l’atmosphère, elle goûta a peine aux mets qu’il lui présenta. Son attention était entièrement focalisée sur la relation entre Imbad et Elfnor.
Elle était si concentrée qu’elle ne s’aperçut que bien tard, et uniquement lorsque le musc de son odeur lui parvint aux narines, qu’il s’était dangereusement approché. Il avait un discours si régulier qu’une fois de plus sa méfiance avait été mise en défaut. A sa décharge, l’homme était charmeur. Et il était bien difficile de lui résister.
Ce qui était incompréhensible, c’est qu’Elfnor ait laissé un étranger avancer à une distance aussi faible de ses œufs, maintenant savamment dissimulés dans sa coiffe. Elle aurait dû essayer de se dégager de son perchoir de cuir, se jeter sur lui, battre des ailes, bref, défendre son territoire. C’était le plus clair signe de compatibilité qu’elle pu imaginer. Il avait réussi le tour de force d’amadouer simultanément la prêtresse et le rapace.
La prise de conscience fulgurante de la situation lui fit monter le rouge aux joues. Et de séduisante guerrière, elle devint irrésistible aux yeux du jeune prince. Et il n’eut de cesse, jusqu’à la fin de la journée de satisfaire leurs désirs.
Le serviteur qu’il avait appelé pour s’occuper de l’oiseau n’ayant pas reçu le même accueil, il leur fit faire le tour du palais en la portant lui-même, gagnant un peu plus son affection. Et, de visite en présentations, de discussions en confidences, elle en vint à souhaiter tester elle-même sa compatibilité mentale.

Au petit matin, alors qu’elle venait de découvrir l’exquise douceur d’une fusion complète, elle chercha à s’enfuir. Dans une réflexion tardive sur sa loyauté vis-à-vis de sa Vénérée, elle avait comprit qu’elle avait fait une lourde erreur en s’attachant ainsi au prétendant de la Perle. Elle rabattit le drap sur le meilleur amant qu’elle ait connu, aussi délicatement qu’elle le pouvait, pour ne pas l’éveiller. Et, s’habillant silencieusement, réajustant sa coiffe avec son précieux contenu, Elfnor sur le poing, elle s’éclipsa du palais.

Quelques mois plus tard, alors qu’Imbad se préparait pour un long voyage vers le royaume d’Imzir, où il devait rencontrer sa promise et s’installer définitivement, elle donna naissance à des triplés. Elfnor et ses trois petits les surveillaient avec toute l’attention dont ils étaient capables. Dans leur retraite aux portes du désert, jamais, ni la Perle, ni son époux, ne devaient apprendre leur existence. La Vénérée, qui était la seule à connaître la vérité, mourut bien des année plus tard en emportant ce lourd secret dans sa tombe.

C’est ainsi que naquit la légende de la Mère aux Oiseaux. Les enfants du pays l’invoquent encore souvent lorsque un oiseau de proie décrit de larges cercles, très haut dans le ciel, à la tombée du jour. Ils prient pour trouver l’âme sœur, pour la venue d’un enfant, ou tout simplement pour la remercier de l’affection d’un être cher.




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