{"id":8363,"date":"2014-05-08T14:45:38","date_gmt":"2014-05-08T12:45:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atorgael.com\/?p=8363"},"modified":"2014-06-12T09:52:56","modified_gmt":"2014-06-12T07:52:56","slug":"chec50-04","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.atorgael.com\/?p=8363","title":{"rendered":"Challenge d\u2019\u00e9criture n\u00b050 \u2013 Est\u00e9e R."},"content":{"rendered":"<hr \/>\n<blockquote><p>Est\u00e9e R.<br \/>\n13.3\/20 <span class=\"rating\"><span>?<\/span><span class=\"empty\">?<\/span><span class=\"empty\">?<\/span><span class=\"empty\">?<\/span><span class=\"empty\">?<\/span><\/span><br \/>\n3\u00e8me<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: right;\"><a href=\"?p=8363&amp;page=2\"><strong>-&gt; <\/strong>Vos commentaires<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<h1>Marqu\u00e9\u2026<\/h1>\n<p>Les cris r\u00e9sonnaient depuis des heures, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, sous le couvert des arbres. Ils augmentaient en intensit\u00e9 et en longueur au fil du temps. Agonie d\u2019une femme seule, perdue dans la sylve, au milieu de la nuit, parmi des b\u00eates sauvages et des esprits malins. Une femme\u00a0? Mais toute jeune encore, presqu\u2019une enfant, au ventre rond et tendu, aux traits crisp\u00e9s, le visage poussi\u00e9reux sillonn\u00e9 de larmes. Une chouette d\u00e9rang\u00e9e dans sa chasse s\u2019envola avec force hululements furibonds. Cette nuit, aucun animal ne s\u2019approcherait des lieux du supplice.<\/p>\n<p>Z\u00e9nia poussa un dernier cri tandis qu\u2019elle expulsait d\u2019elle cette petite masse ros\u00e2tre et sanguinolente, son secret, son enfant naturel. Il cria \u00e0 son tour. Un gar\u00e7on. Vigoureux d\u00e9j\u00e0\u00a0: elle pouvait le sentir rien qu\u2019\u00e0 le voir se d\u00e9battre furieusement entre ses bras. \u00c9puis\u00e9e, elle le posa sur son ventre nu et referma sa chemise sur lui pour le prot\u00e9ger des courants d\u2019air. Son fils, son tout petit&#8230; Il se clama aussit\u00f4t et rampa \u00ad\u2013 quel prodige\u00a0! \u2013 vers son sein, qu\u2019il prit d\u2019instinct en bouche. Cela tira au d\u00e9but, puis la douleur s\u2019estompa. Elle n\u2019\u00e9tait rien en comparaison de ce qu\u2019elle venait de vivre de toute fa\u00e7on. Enfanter seule, en for\u00eat, \u00e9tait une exp\u00e9rience assez traumatisante. Mais elle n\u2019avait pas eu le choix. Elle avait cach\u00e9 sa grossesse \u00e0 toute la communaut\u00e9. Elle s\u2019\u00e9tait enfuie. Elle devait assumer jusqu\u2019au bout.<\/p>\n<p>La jeune fille ignorait encore si tout se passerait bien pour couper le cordon ombilical, mais elle savait comment faire. Du haut de ses dix-sept ans, elle avait d\u00e9j\u00e0 assist\u00e9 \u00e0 plusieurs accouchements. Restait \u00e0 ne pas tourner de l\u2019\u0153il. Le nourrisson s\u2019\u00e9tait endormi contre sa peau. Sa respiration \u00e9tait paisible et r\u00e9guli\u00e8re. Elle sourit et s\u2019autorisa \u00e0 fermer les yeux. Les femmes du camp avaient raison. La douleur \u00e9tait atroce mais apr\u00e8s la naissance venait un \u00e9tat d\u2019euphorie et de bien-\u00eatre. Et puis, au-del\u00e0 de \u00e7a, une vague d\u2019amour l\u2019avait submerg\u00e9e. Une f\u00e9rocit\u00e9 et une possessivit\u00e9 sans borne.<\/p>\n<p>Des images flott\u00e8rent un instant devant ses yeux\u00a0: Valren, la couvant de ses formidables yeux bleus, Valren encore, la prenant par la main au mariage de Shanna, leurs \u00e9treintes clandestines et leurs promesses d\u2019\u00e9ternit\u00e9\u2026 Z\u00e9nia se for\u00e7a \u00e0 \u00e9merger de son demi-sommeil en secouant la t\u00eate. Il fallait qu\u2019elle \u00e9vite de sombrer dans l\u2019inconscience. Si elle faisait une h\u00e9morragie\u2026<\/p>\n<p>Son petit ronflait. Un sentiment d\u2019infinie tendresse lui envahit le c\u0153ur, balayant toute autre \u00e9motion que l\u2019amour et la n\u00e9cessit\u00e9 de prot\u00e9ger ce bout d\u2019homme sans d\u00e9fense. Le sang ne battait plus dans le cordon. Elle allait pouvoir le couper. Le placenta \u00e9tait descendu \u00e0 son tour. La d\u00e9livrance n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 plus douloureuse que l\u2019enfantement lui-m\u00eame. Cela s\u2019\u00e9tait fait presque sans qu\u2019elle ne s\u2019en rende compte.<\/p>\n<p>Elle se sentait poisseuse et endolorie encore entre les cuisses. Pourrait-elle se mettre debout\u00a0? Serait-elle capable de marcher, charg\u00e9e de ce nouveau poids, pour entreprendre le long voyage qui l\u2019attendait\u00a0? Elle remua les orteils, ramena les pieds sous elle, retendit les jambes\u2026 Cela allait. Elle avait un peu la t\u00eate lourde, et une sensation de vertige, mais rien de grave. D\u2019une main, l\u2019autre serrait pr\u00e9cautionneusement le petit contre elle, Z\u00e9nia commen\u00e7a \u00e0 se d\u00e9barbouiller. L\u2019eau bouillait dans la casserole caboss\u00e9e, pos\u00e9e sur le petit brasier qu\u2019elle avait heureusement r\u00e9ussi \u00e0 allumer avant que les contractions les plus violentes ne l\u2019en emp\u00eachent.<\/p>\n<p>Elle se lava avec le linge propre pr\u00e9vu \u00e0 cet effet, puis s\u2019occupa du nourrisson. Le vernix m\u00eal\u00e9 de sang lui collait \u00e0 la peau. Elle savait qu\u2019il le prot\u00e8gerait un temps des microbes. Il ne fallait pas le laver enti\u00e8rement avant quelques jours mais elle pouvait au moins l\u2019essuyer et l\u2019envelopper contre elle, nu contre son sein. Chaleur humaine, peau \u00e0 peau avec sa m\u00e8re, il n\u2019y avait pas de meilleure fa\u00e7on pour bien commencer sa vie. Z\u00e9nia lui mit un lange entre les jambes tout de m\u00eame car ses intestins s\u2019activaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 le nettoyer de l\u2019int\u00e9rieur, lui qui n\u2019avait encore aval\u00e9 qu\u2019un peu de colostrum apr\u00e8s des mois de liquide amniotique.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait vraiment beau, son fils\u00a0! Rose d\u00e9j\u00e0 et si peu frip\u00e9 apr\u00e8s quelques heures \u00e0 peine au grand air. Huit livres \u00e0 vue de nez, anatomiquement parfait. Une vague de fiert\u00e9 parcouru Z\u00e9nia. Elle savait ce qu\u2019aurait dit M\u00e9ro\u00e9 \u00e0 la vue de ce petit sexe fier, dress\u00e9 d\u00e9j\u00e0, comme une provocation. La vieille brossait le portrait de tout nouveau m\u00e2le en examinant ses organes g\u00e9nitaux. Son petit avait tout d\u2019un chef, poings serr\u00e9s tendus vers le ciel, d\u00e9j\u00e0 en train d\u2019affirmer son existence et sa l\u00e9gitimit\u00e9 en ce monde.<\/p>\n<p>Sa l\u00e9gitimit\u00e9\u2026 Un \u00e9lan de d\u00e9couragement fondit sur elle sans crier gare. Partir \u00e0 l\u2019aventure, seule avec un nouveau-n\u00e9 \u00e9tait une folie. Elle risquait de ne jamais s\u2019en sortir. Il serait tellement plus sens\u00e9 et s\u00e9curisant de se r\u00e9fugier aupr\u00e8s de ses parents. Ils accepteraient son enfant si elle r\u00e9ussissait \u00e0 leur cacher le nom du p\u00e8re. Elle pourrait incriminer quelque travailleur saisonnier avec qui elle aurait pass\u00e9 un peu de temps cet automne. Bien que tr\u00e8s mal vu, cela n\u2019avait rien d\u2019exceptionnel au sein de la communaut\u00e9. Et puis, Edouardo voulait l\u2019\u00e9pouser depuis longtemps d\u00e9j\u00e0. Il suffirait qu\u2019elle ferme les yeux, la nuit, lorsqu\u2019il s\u2019approcherait d\u2019elle\u2026 Et le petit serait \u00e9lev\u00e9 parmi les siens. Au fil du temps, les gitans cesseraient de se poser des questions.<\/p>\n<p>Z\u00e9nia en \u00e9tait l\u00e0 de ses r\u00e9flexions, tandis qu\u2019elle caressait la t\u00eate de l\u2019enfant, lorsqu\u2019elle prit conscience de la clart\u00e9 de ses boucles et de sa peau. Tremblante, elle le resserra contre elle et il ouvrit des yeux bleus immenses. Elle \u00e9touffa un rire amer et nerveux\u00a0: il ressemblait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 son p\u00e8re. Son regard azur la transper\u00e7ait de part en part. Ses yeux s\u2019assombriraient peut-\u00eatre avec le temps, mais m\u00eame \u00e0 la naissance, jamais aucun des petits gitans n\u2019avait eu ce ciel \u00e9clatant dans les prunelles. Nul doute ne serait jamais permis quant \u00e0 ses origines, m\u00eame si elle tentait de lui teindre les cheveux et le laissait barbouill\u00e9 de poussi\u00e8re \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Ce petit r\u00e9clamait son h\u00e9ritage \u00e0 corps et \u00e0 cris. Et quand Slatan le verrait\u2026<\/p>\n<p>Il avait d\u00e9j\u00e0 souill\u00e9 ses langes. Elle sentait l\u2019humidit\u00e9 contre elle et l\u2019odeur caract\u00e9ristique du m\u00e9conium, ces premi\u00e8res selles noir\u00e2tres et collantes, si caract\u00e9ristiques. Elle inspira un grand coup et secoua la t\u00eate. Elle allait mieux physiquement. Elle reprenait des forces. Il ne faisait pas froid en cette nuit d\u2019\u00e9t\u00e9, encore moins pr\u00e8s du feu. Elle pr\u00e9para donc une couverture propre et y posa son poupon.<\/p>\n<p>Il s\u2019agitait. Z\u00e9nia commen\u00e7a \u00e0 fredonner une berceuse slave en le manipulant avec soin. Elle lui souleva les jambes pour passer le lange propre sous ses fesses et soudain s\u2019interrompit. Ce qu\u2019elle venait d\u2019apercevoir\u2026 Comment \u00e9tait-ce possible\u00a0? Une tache \u00e9tait apparue sur la hanche droite de son fils, elle \u00e9tait certaine de ne pas l\u2019avoir aper\u00e7ue quelques minutes plus t\u00f4t, lorsqu\u2019elle l\u2019avait lang\u00e9 pour la premi\u00e8re fois. Une marque qu\u2019elle connaissait tr\u00e8s bien, qu\u2019elle avait toujours pris pour un tatouage, mais ressemblait plus aujourd\u2019hui au signe d\u2019une mal\u00e9diction. L\u2019homme aux cheveux d\u2019or, son amant, portait exactement la m\u00eame sur l\u2019\u00e9paule gauche. Elle repr\u00e9sentait un symbole ancien, qui rappelait les lettres d\u2019un alphabet oubli\u00e9 depuis des si\u00e8cles et n\u2019avait rien de naturel, si net et bien dessin\u00e9.<\/p>\n<p>Comment\u00a0? Pourquoi son petit avait-il la m\u00eame marque\u00a0? Elle avait toujours cru qu\u2019elle \u00e9tait l\u2019\u0153uvre de l\u2019homme et de ses aiguilles. Qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un \u00e9l\u00e9ment de d\u00e9coration. Beaucoup des siens en arboraient fi\u00e8rement, de moins beaux et pr\u00e9cis, mais du m\u00eame esprit. Et son fils\u2026 par quel ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0?<\/p>\n<p>Z\u00e9nia comprit qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9sormais hors de question pour elle de regagner le camp. Jamais. Elle aurait pu faire passer le tiquenot* pour un fils de gadjo, en payer les cons\u00e9quences pendant quelques ann\u00e9es, mais\u2026 Ce \u00ab\u00a0tatouage\u00a0\u00bb mal\u00e9fique, ou quoi que ce soit d\u2019autre, attestait qu\u2019il \u00e9tait le descendant de Valren. Le honni, le fr\u00e8re de son peuple, accueilli et accept\u00e9 parmi eux, puis condamn\u00e9 \u00e0 mort pour trahison et mise en danger de la communaut\u00e9. Le seul \u00e9tranger en qui ils avaient eu assez confiance pour le laisser les accompagner.<\/p>\n<p>Tandis qu\u2019elle repla\u00e7ait son b\u00e9b\u00e9 contre son sein pour qu\u2019il t\u00eate \u00e0 nouveau, Z\u00e9nia se rem\u00e9mora les \u00e9v\u00e8nements tragiques des derniers mois. Comment cet homme \u00e9trange et solitaire \u00e9tait apparu un soir, bless\u00e9 et poursuivi par la police. Comment les siens lui avaient port\u00e9 assistance et s\u2019\u00e9taient laiss\u00e9s charmer par le personnage. Aider un homme traqu\u00e9 \u00e9tait toujours une joie pour les gitans, un pied de nez aux autorit\u00e9s qui ne cessaient de leur chercher des noises. Mais d\u2019habitude cela s\u2019arr\u00eatait l\u00e0.<\/p>\n<p>Valren s\u2019\u00e9tait vite rendu indispensable \u00e0 la communaut\u00e9 nomade. Par son comportement respectueux et sa discr\u00e9tion, d\u2019abord, par son savoir et son travail acharn\u00e9, ensuite\u00a0: il aidait les hommes dans les durs travaux de r\u00e9paration des roulottes et avait des notions de m\u00e9decine bien pratiques en cas de blessures. Par son attachement \u00e0 eux, visiblement profond, enfin. D\u2019aucuns diraient aussi qu\u2019il avait touch\u00e9 le c\u0153ur des voyageurs par un quelconque sortil\u00e8ge ou don de manipulation des esprits. Mais Z\u00e9nia n\u2019en avait cure. Il avait gagn\u00e9 son c\u0153ur et elle avait gagn\u00e9 le sien. Rien d\u2019autre ne comptait \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Leur relation \u00e9tait toutefois rest\u00e9e cach\u00e9e. Z\u00e9nia \u00e9tait bien plus jeune que lui. Elle \u00e9tait ni\u00e8ce du chef et s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 accept\u00e9, il n\u2019en \u00e9tait pas moins rest\u00e9 un \u00e9tranger. D\u2019autant plus qu\u2019un lourd secret semblait peser sur ses \u00e9paules.<\/p>\n<p>Car durant tout le temps qu\u2019il avait pass\u00e9 aupr\u00e8s d\u2019eux, Valren s\u2019\u00e9tait parfois absent\u00e9, pour revenir, quelques jours plus tard, les mains et les v\u00eatements tach\u00e9s de sang. Tout cela sans que personne n\u2019ait jamais su ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 ni d\u2019o\u00f9 il les tenait. Et pas de disparition ni d\u00e9couverte de cadavres, que ce soit animal ou humain. Pas d\u2019explication non plus\u00a0! Sur ce sujet, il \u00e9tait toujours rest\u00e9 muet.<\/p>\n<p>A bien y r\u00e9fl\u00e9chir, que l\u2019amour l\u2019ait aveugl\u00e9e et qu\u2019elle ait cru en ses dires \u00e9tait une chose, mais Z\u00e9nia devait bien avouer qu\u2019il y avait du surnaturel dans la fa\u00e7on dont les siens acceptaient son amant sans poser plus de questions. Il lui avait dit, une fois, tandis qu\u2019il l\u2019aidait \u00e0 se rhabiller, ce moment si tendre apr\u00e8s l\u2019amour, propice aux confidences, ne pas avoir choisi sa destin\u00e9e. \u00catre n\u00e9 vengeur et devoir ob\u00e9ir \u00e0 un code ancien et immuable, \u00e0 une esp\u00e8ce d\u2019instinct primaire. Il lui avait promis de ne jamais lui faire de mal, car elle n\u2019\u00e9tait pas \u00ab\u00a0des leurs\u00a0\u00bb, ni elle, ni aucun de ceux du camp. Cette explication myst\u00e9rieuse n\u2019avait pas \u00e9tanch\u00e9 sa curiosit\u00e9, mais elle n\u2019avait os\u00e9 en demander plus.<\/p>\n<p>Ainsi avaient-ils pass\u00e9 plusieurs mois ensemble. De ville en village, de camp en camp. Jusqu\u2019\u00e0 ce fameux soir o\u00f9 ils \u00e9taient arriv\u00e9s aux abords de B\u00e9ziers. Ils n\u2019\u00e9taient jamais entr\u00e9s dans cette ville pour y dormir et n\u2019y avaient jamais pass\u00e9 plus de quelques jours. Ils n\u2019avaient jamais fait que donner quelques spectacles de rues avant de se retirer pour la nuit, en dehors de ses murs.<\/p>\n<p>Quelques l\u00e9gendes gitanes couraient \u00e0 propos de cr\u00e9atures vivant dans les bas-fonds de cette cit\u00e9. Une confr\u00e9rie d\u2019\u00eatres puissants et tentateurs, capables de manipuler les esprits et de voler plusieurs ann\u00e9es de vie aux humains tomb\u00e9s dans leurs filets. Des si\u00e8cles plus t\u00f4t, un chef de camp gitan aurait d\u00e9couvert leur existence et menac\u00e9 de les r\u00e9v\u00e9ler au grand jour. On racontait qu\u2019il avait eu en sa possession, une arme capable de les an\u00e9antir. Des affrontements sanglants auraient eu lieu, puis, un accord aurait \u00e9t\u00e9 pass\u00e9 avec le ma\u00eetre de B\u00e9ziers. Les nomades ne parleraient pas de ce peuple de l\u2019ombre et de ses pouvoirs, ne tenteraient rien pour leur nuire et les cr\u00e9atures ne \u00ab\u00a0chasseraient\u00a0\u00bb plus parmi eux. Cela se racontait le soir au coin du feu, faisait rire et frissonner les enfants.<\/p>\n<p>Depuis ce jour, les gitans n\u2019avaient plus jamais d\u00e9pass\u00e9 les anciens remparts, m\u00eame apr\u00e8s leur destruction, vers 1827. C\u2019\u00e9tait plus s\u00fbr. Qui savait o\u00f9 s\u2019arr\u00eatait la l\u00e9gende et o\u00f9 commen\u00e7ait la v\u00e9rit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Valren avait quitt\u00e9 sa roulotte la premi\u00e8re nuit. Au petit matin, ils l\u2019avaient trouv\u00e9 gisant pr\u00e8s du feu, au centre du campement, la chemise d\u00e9chir\u00e9e, le visage griff\u00e9, le pantalon rougi aux genoux. M\u00e9ro\u00e9 avait hurl\u00e9 \u00e0 sa vue et exhort\u00e9 les siens \u00e0 prendre la fuite sur le champ, abandonnant le gadjo sur place. Que cela arrive aux abords de B\u00e9ziers, la ville interdite, \u00e9tait tr\u00e8s mauvais signe. Le r\u00e9veil d\u2019une mal\u00e9diction pour les gitans. Cet homme \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9ment trop myst\u00e9rieux. Le p\u00e8re de Z\u00e9nia, moins port\u00e9 que la vieille sur les superstitions avait toutefois d\u00e9cid\u00e9 les autres \u00e0 l\u2019emmener avec eux. Il voulait des r\u00e9ponses \u00e0 ses questions, et il \u00e9tait encore tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 celui qu\u2019il appelait son prale*.<\/p>\n<p>La seconde nuit, Shanna, dix-neuf ans avait disparu. Personne n\u2019avait rien entendu alors que le camp \u00e9tait gard\u00e9 jour et nuit. Valren , aux arr\u00eats dans la roulotte du chef Slatan n\u2019avait pas pu \u00eatre tenu responsable. Puis \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 le tour de Fraco dix-huit ans, et la nuit suivante encore de Mina, vingt-deux ans. Chez les gitans, c\u2019\u00e9tait la panique. Au matin du quatri\u00e8me jour, alors qu\u2019ils \u00e9taient \u00e0 plus de cinquante kilom\u00e8tres de B\u00e9ziers, ils avaient d\u00e9couvert trois corps aupr\u00e8s du feu. Trois vieilles personnes v\u00eatues comme les jeunes disparus. M\u00eames coiffures, mais grisonnantes, blanches, m\u00eames visages, mais rid\u00e9s et fatigu\u00e9s. Morts sans blessure apparente. Un signe peint sur le front, repr\u00e9sentant le tatouage de Valren.<\/p>\n<p>Les heures qui avaient suivies avaient \u00e9t\u00e9 des plus funestes. La terreur s\u2019\u00e9tait empar\u00e9e de la communaut\u00e9. Terreur et col\u00e8re\u00a0! Aucun doute possible, les trois vieillards \u00e9taient les jeunes gens disparus. Par quelle esp\u00e8ce de sorcellerie avaient-ils vieilli aussi vite\u00a0? M\u00e9ro\u00e9 soutenait qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 victimes des cr\u00e9atures de B\u00e9ziers. Que le pacte avait \u00e9t\u00e9 rompu par la faute de Valren. Qu\u2019il fallait le leur livrer pour \u00eatre \u00e0 nouveau en s\u00e9curit\u00e9. Que la marque sur le front des jeunes victimes \u00e9tait un avertissement et une demande explicite.<\/p>\n<p>Ainsi l\u2019amour de sa vie lui avait-il \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9. Z\u00e9nia avait assist\u00e9 \u00e0 son passage \u00e0 tabac, impuissante et en larme, puis \u00e0 son abandon, attach\u00e9 \u00e0 un arbre, torse nu pour que le tatouage soit bien expos\u00e9 aux regards. Elle n\u2019avait rien su de ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9 par la suite. Quelques jours plus tard, elle avait d\u00e9couvert sa grossesse et n\u2019avait plus eu d\u2019autre pr\u00e9occupation que de la cacher \u00e0 sa famille. La nuit, elle avait pleur\u00e9 son amour perdu tout en le maudissant d\u2019avoir apport\u00e9 mort et malheur dans sa petite existence tranquille. Et les mois avaient pass\u00e9.<\/p>\n<p>Le jour n\u2019allait pas tarder \u00e0 se lever. Il \u00e9tait temps pour Z\u00e9nia de se mettre en route. D\u00e9sormais elle \u00e9tait seule avec son enfant. Daniil\u00a0! Il s\u2019appellerait Daniil. Elle pensait qu\u2019il serait sage de se joindre \u00e0 une autre communaut\u00e9 de gitans, si elle le pouvait. De cette mani\u00e8re, elle serait en s\u00e9curit\u00e9 sur les routes. Il lui faudrait seulement trouver une bonne excuse, tous les ans, pour ne pas suivre le p\u00e8lerinage aux Saintes Maries de la Mer. Elle ne pourrait plus jamais rencontrer les siens.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait temps qu\u2019elle emmaillote le b\u00e9b\u00e9, qu\u2019elle rassemble ses affaires et qu\u2019elle prenne la route. Mais une peur lui vrillait toujours les entrailles. Cette marque maudite lui sautait aux yeux avec insolence et provocation. Et si l\u2019histoire de Valren s\u2019\u00e9tait r\u00e9pandue parmi les diverses communaut\u00e9s\u00a0? Si quelqu\u2019un reconnaissait le tatouage sur la hanche de Daniil\u00a0? Et si cette mal\u00e9diction, cette destin\u00e9e dont lui avait parl\u00e9 son amant \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0encr\u00e9e\u00a0\u00bb dans la peau de l\u2019enfant\u00a0? Comment prot\u00e9ger son fils\u00a0?<\/p>\n<p>Elle s\u2019appr\u00eatait \u00e0 \u00e9teindre le feu, remuant les braises \u00e0 l\u2019aide d\u2019un b\u00e2ton, lorsque la solution lui vint. Il \u00e9tait si petit. Il ne se souviendrait de rien. Et puis, M\u00e9ro\u00e9 disait que les terminaisons nerveuses des b\u00e9b\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas achev\u00e9es \u00e0 la naissance et qu\u2019ils ne ressentaient pas vraiment la douleur\u2026<\/p>\n<p>Elle posa l\u2019enfant sur le ventre, fesses \u00e0 l\u2019air et inspira un grand coup. Il ne fallait pas qu\u2019elle r\u00e9fl\u00e9chisse plus avant, sinon, elle n\u2019aurait pas la force de le faire. Mais elle n\u2019avait pas le choix. Elle \u00e9tait m\u00e8re d\u00e9sormais, c\u2019\u00e9tait son r\u00f4le. \u00c0 elle de se salir les mains.<\/p>\n<p>Le b\u00e9b\u00e9 poussa un hurlement terrifiant lorsque le tison se posa sur sa hanche droite, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 se trouvait sa tache de naissance. Ses pleurs firent s\u2019envoler une nu\u00e9e d\u2019oiseaux install\u00e9s non loin de l\u00e0. La br\u00fblure \u00e9tait profonde. La marque en dessous d\u00e9j\u00e0 presqu\u2019invisible.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pardonne-moi mon tout petit\u00a0\u00bb, souffla sa m\u00e8re en le cajolant avec d\u00e9licatesse. \u00ab\u00a0Maintenant tu n\u2019es plus marqu\u00e9\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En \u00e9mergeant de la for\u00eat pour rejoindre la route, pieds nus, sac en bandouli\u00e8re et nourrisson vagissant dans les bras, Z\u00e9nia souriait franchement. \u00c0 pr\u00e9sent, son fils \u00e9tait une page blanche dont elle entendait bien le laisser profiter. \u00c0 lui d\u2019\u00e9crire sa destin\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>*Tiquenot\u00a0: petit, enfant<\/p>\n<p>*Prale\u00a0: fr\u00e8re<\/p>\n<p><!--nextpage--><\/p>\n<h1>R\u00e9sultats<\/h1>\n<ul>\n<li><span style=\"text-decoration: underline;\">Originalit\u00e9 :<\/span> 6.7\/10<\/li>\n<li><span style=\"text-decoration: underline;\">\u00c9criture :<\/span> 6.7\/10<\/li>\n<\/ul>\n<h2>Les Commentaires des votants<\/h2>\n<p>Tr\u00e8s beau texte, dur mais parfaitement dos\u00e9. Mon coup de c\u0153ur sans aucun doute.<\/p>\n<p>Un texte que j&rsquo;ai trouv\u00e9 un peu loin du theme, malgr\u00e9 la mention de page blanche \u00e0 la fin. Mais \u00e0 la limite, ce n&rsquo;est pas dramatique ;). Ce qui m&rsquo;a plus d\u00e9rang\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;on a l&rsquo;impression que le texte ne d\u00e9marre jamais. Le fait de tout raconter au plus que parfait met trop de distance entre le lecteur et l&rsquo;action. idem pour l&rsquo;absence totale de dialogues. Tout \u00e7a manque de reliefs et de stress.<\/p>\n<p>Plus qu&rsquo;\u00e0 \u00e9crire la suite&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"\n<p>Est\u00e9e R.\n13.3\/20\n3\u00e8me<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><a href=\"?p=8363&amp;page=2\"><strong>-&gt; <\/strong>Vos commentaires<\/a><\/p>\n\nMarqu\u00e9\u2026\n<p>Les cris r\u00e9sonnaient depuis des heures, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, sous le couvert des arbres. Ils augmentaient en intensit\u00e9 et en longueur au fil du temps. Agonie d\u2019une femme seule, perdue dans la sylve, au <a rel=\"nofollow\" href=\"https:\/\/www.atorgael.com\/?p=8363\">... [Lire la suite]<\/a>","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[389,289,126],"class_list":["post-8363","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-challenges","tag-chec50","tag-estee-r","tag-les-challenges"],"views":15799,"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8363","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8363"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8363\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8363"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8363"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.atorgael.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8363"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}