{"id":7208,"date":"2012-03-02T13:52:32","date_gmt":"2012-03-02T12:52:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.atorgael.com\/?p=7208"},"modified":"2012-03-03T15:23:21","modified_gmt":"2012-03-03T14:23:21","slug":"chec42-01","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.atorgael.com\/?p=7208","title":{"rendered":"Challenge d\u2019\u00e9criture n\u00b042 \u2013 Son of Khaine"},"content":{"rendered":"<h1>L&rsquo;oubli<\/h1>\n<p>\u00ab Suivez cette route, traversez le pont, et prenez \u00e0 droite sur la grande avenue.<\/p>\n<p>&#8211; D&rsquo;accord, merci ! \u00bb<\/p>\n<p>Bon, il existe encore des gens serviables dans ce monde pourri \u2013 et, fait encore plus \u00e9tonnant, dans cette maudite banlieue. Rassur\u00e9, je continue \u00e0 marcher. Un pied devant l&rsquo;autre. Feu rouge au loin. Un pied devant l&rsquo;autre. Une voiture apr\u00e8s l&rsquo;autre. Un pied devant l&rsquo;autre. La file d&rsquo;attente s&rsquo;allonge. Un pied devant l&rsquo;autre. Une voiture apr\u00e8s l&rsquo;autre. Un pied devant l&rsquo;autre. Feu vert. Un pied devant l&rsquo;autre. La file d&rsquo;attente diminue. Un pied devant l&rsquo;autre. Une voiture apr\u00e8s l&rsquo;autre. Un pied devant l&rsquo;autre. Feu rouge. Un pied devant l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Il fait un peu froid. Je remonte la fermeture \u00e9clair de mon manteau, afin de ne pas aggraver mon mal de gorge, et j&rsquo;allonge le pas. Il est grand temps de rentrer chez moi. Un pied devant l&rsquo;autre. Juste \u00e7a. Une fois. Deux fois. Dix fois. Cent fois. Encore et encore&#8230;<\/p>\n<p>L&rsquo;apr\u00e8s-midi si paresseux semble enfin toucher \u00e0 sa fin : les rayons obliques grattent l&rsquo;atmosph\u00e8re poussi\u00e9reuse comme autant de rasoirs, et le feu tricolore est peu \u00e0 peu submerg\u00e9 par un bouchon en formation, habituel \u00e0 cette heure.<\/p>\n<p>Un pied devant l&rsquo;autre&#8230;<\/p>\n<p>Les instants s&rsquo;\u00e9coulent lentement. Inspirer. Un pied devant l&rsquo;autre. Expirer. Un pied devant l&rsquo;autre. L&rsquo;air rentre et sort, sort en rentre, j&rsquo;avance lentement. J&rsquo;ai l&rsquo;impression que cette rue n&rsquo;en finit pas. Grille noire, num\u00e9ro 56. Inspirer. Expirer. Fermer les yeux. Inspirer&#8230; J&rsquo;avance. Rouvrir les yeux. Num\u00e9ro 56, grille bleue.<\/p>\n<p>Je reviens en arri\u00e8re. Inspirer \u2013 expirer \u2013 inspirer \u2013 expirer. Grille 56, num\u00e9ro noir. Demi-tour, un pied devant l&rsquo;autre, je clos mes paupi\u00e8res et me laisse bercer, calant le rythme de ma respiration sur celui de mes jambes fatigu\u00e9es.<\/p>\n<p>Quand je pense \u00e0 regarder \u00e0 ma gauche, je me rends compte que je suis au 62. J&rsquo;h\u00e9site un instant. Est-ce que \u00e7a vaut vraiment la peine d&rsquo;aller v\u00e9rifier ? Sans doute pas, mais qu&rsquo;importe. Un pied apr\u00e8s l&rsquo;autre&#8230; 60&#8230; 58&#8230; 56. Grille verte. Bon, tout va bien jusque l\u00e0, assez perdu de temps, je suis en retard.<\/p>\n<p>L&rsquo;horizon transperc\u00e9 laisse couler son sang. Je me d\u00e9p\u00eache, commence \u00e0 courir, oublie de respirer. Point de c\u00f4t\u00e9. Je m&rsquo;arr\u00eate pour reprendre mon souffle, pli\u00e9 en deux. 42 ? Je suis au num\u00e9ro 42.<\/p>\n<p>Je commence \u00e0 paniquer, regarde \u00e0 droite, \u00e0 gauche. Quelqu&rsquo;un passe sur le trottoir d&rsquo;en face, celui \u00e0 qui j&rsquo;ai demand\u00e9 mon chemin tout \u00e0 l&rsquo;heure. Je l&rsquo;interpelle. Il fait mine de ne pas m&rsquo;entendre, je lui cours apr\u00e8s en insistant.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne suis pas d&rsquo;ici \u00bb.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est pas d&rsquo;ici ? Comment \u00e7a ?<\/p>\n<p>\u00ab Mais, et ce que vous m&rsquo;aviez dit tout \u00e0 l&rsquo;heure ?<\/p>\n<p>&#8211; De quoi ? Vous devez faire erreur, monsieur \u00bb<\/p>\n<p>Je ne sais plus quoi r\u00e9pondre, la vieille dame me tourne le dos et repart, me laissant sur place.<\/p>\n<p>Je ferme les yeux et respire calmement. Je suis au 17. Il suffit de voir dans quel sens vont les num\u00e9ros&#8230; 15 ? Bon, c&rsquo;est de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, alors. A l&rsquo;oppos\u00e9 du soleil, l\u00e0 o\u00f9 la nuit commence \u00e0 s&rsquo;\u00e9tendre comme une tache d&rsquo;encre.<\/p>\n<p>Mes pas mart\u00e8lent le bitume d\u00e9fonc\u00e9. Je fais attention \u00e0 marcher dans les triangles. Puis dans les carr\u00e9s qui se trouvent dedans, m\u00eame quand ceux-ci se mettent \u00e0 onduler. Au bout d&rsquo;un moment, je me retourne pour voir o\u00f9 en est le soleil&#8230;<\/p>\n<p>Il me regarde. Fixement. Son \u0153il unique traverse mes paupi\u00e8res, r\u00e9pand ses teintes iris\u00e9es au fond des mes orbites. Je lui tourne le dos et fais face \u00e0 l&rsquo;orient, qui peu \u00e0 peu se drape dans un long manteau.<\/p>\n<p>Persistance r\u00e9tinienne.<\/p>\n<p>C&rsquo;est juste \u00e7a. Pas de l&rsquo;amour. De la persistance r\u00e9tinienne. Et des corbeaux, au loin, hurlent de joie, ayant peint des flammes tout le long de l&rsquo;horizon avec leurs ailes g\u00e9om\u00e9triques qui vibrent sans cesse.<\/p>\n<p>J&rsquo;ondule de plus en plus fort, de plus en plus longtemps, un pied devant l&rsquo;autre. Le gauche, le droit, celui du milieu, luttant sans cesse contre les sables mouvants.<\/p>\n<p>Cette musique&#8230; La symphonie des arbres de pierre, lourde, pesante, qui pourtant se dresse contre le ciel. Ardente. Tout rougeoie, se consume, se tord et cr\u00e9pite. Les \u00e9tincelles voltigent au rythme des trompettes.<\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, si doucement que rien ne se trouble, dans une supr\u00eame harmonie des formes et des couleurs, la mati\u00e8re est vaincue, pleure et se dissout dans ses propres larmes, tout fond et se m\u00e9lange.<\/p>\n<p>Comme un oc\u00e9an de bronze.<\/p>\n<p>Et, au-del\u00e0, sur l&rsquo;autre rive, une arm\u00e9e d&rsquo;arc-en-ciel, accroch\u00e9e dans les profondeurs, qui se refl\u00e8te dans les nuages opalins.<\/p>\n<p>Parmi cette immense fresque de sons et d&rsquo;odeurs, seules de lentes vagues, \u00e9pousant l&rsquo;univers et se superposant \u00e9trangement, \u00e9voluent avec la gr\u00e2ce de cygnes port\u00e9s par le vent stellaire. Pendant ce temps, au sommet de la pyramide, un grand feu fait cr\u00e9piter des cristaux de roche noire, et partout les miroirs r\u00e9p\u00e8tent en chuchotant la caresse apaisante du vin qui coule.<\/p>\n<p>Alors, \u00e0 cet instant supr\u00eame succ\u00e8de&#8230; rien. Le m\u00eame instant. Encore et encore.<\/p>\n<p>La lueur mystique faiblit peu \u00e0 peu. Les couleurs sonnent faux, la musique se fane. Plus rien ne bouge. Sauf, au loin&#8230;<\/p>\n<p>La charrette.<\/p>\n<p>Cette vieille carriole \u00e9dent\u00e9e, qui se pousse elle-m\u00eame, qui \u00e9crase les hautes herbes dans la boue. Cette charrette aux roues cass\u00e9es qui se laisse porter par le courant, dont l&rsquo;essieu grince continuellement.<\/p>\n<p>Alors, le ciel soudain s&rsquo;affaisse, se craqu\u00e8le de toutes parts, tombe par morceaux dans la rivi\u00e8re, qui se met \u00e0 d\u00e9border, \u00e0 transporter p\u00eale-m\u00eale des tas affreux de troncs calcin\u00e9s, de membres, d&rsquo;armes tordues, de visages au sourire affreux.<\/p>\n<p>Les corbeaux, tout pr\u00e8s, rient de douleur, toujours plus fort.<\/p>\n<p>Un pont, un immense pont, s&rsquo;\u00e9lance dans les brumes malfaisantes, fait d&rsquo;ossements empil\u00e9s, li\u00e9s entre eux par des cordes de peau. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 se trouve un empire inconnu, o\u00f9 r\u00f4dent les loups et les charognards, o\u00f9 souffle un vent glacial et hurlant.<\/p>\n<p>Sur cette rive, tout meurt.<\/p>\n<p>La charrette avance toujours, \u00e9merge lentement du brouillard. Elle n&rsquo;a plus de chevaux ; ce qui reste de ceux-ci est empil\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, avec tout le reste.<\/p>\n<p>La silhouette qui la conduit s&rsquo;immobilise. En descend. S&rsquo;avance. Un pied devant l&rsquo;autre. Imprimant ses traces de pas dans la cendre. Un pied devant l&rsquo;autre. Laissant une longue trace de sang qui s\u00e8che. Un pied devant l&rsquo;autre. En faisant craquer ses articulations nues. Un pied devant l&rsquo;autre. Diffusant son odeur de chair calcin\u00e9e. Un pied devant l&rsquo;autre. Et rien ne semble pouvoir l&rsquo;arr\u00eater.<\/p>\n<p>Elle rel\u00e8ve la t\u00eate. C&rsquo;est un cr\u00e2ne fracass\u00e9, sans expression.<\/p>\n<p>Ses orbites sont vides. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vides. Sa m\u00e2choire sans dents s&rsquo;ouvre avec un bruit d&rsquo;outre-tombe, presque un g\u00e9missement. Les corbeaux se sont tus.<\/p>\n<p>\u00ab Viens. \u00bb<\/p>\n<p>Juste ce mot.<\/p>\n<p>Elle se retourne, emportant tout dans les replis de sa cape. Un pied devant l&rsquo;autre. Sans distinction. Un pied devant l&rsquo;autre. Sans un mot de plus. Un pied devant l&rsquo;autre. Rien ne r\u00e9siste. Un pied devant l&rsquo;autre. Vers l&rsquo;autre rive. Un pied devant l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Lentement, tout doucement, l&rsquo;univers entier s&rsquo;aventure dans les brumes f\u00e9tides. Sans retour possible. Le pont vibre, se disloque peu \u00e0 peu, sans arr\u00eater l&rsquo;inexorable marche.<\/p>\n<p>Cette procession fun\u00e8bre progresse dans le silence le plus total. Jusqu&rsquo;au bout. Au-dessus des eaux fig\u00e9es de la rivi\u00e8re morte qui ne refl\u00e8te plus rien que le vide b\u00e9ant.<\/p>\n<p>Enfin, la forme sans nom, poussant sa charrette atroce, s&rsquo;arr\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab A droite sur la grande avenue. \u00bb<\/p>\n<p>Un peu perdu, j&rsquo;avance, baign\u00e9 par la clart\u00e9 de la lune, sur le trottoir vide, droit devant. Une voiture passe de temps \u00e0 autres, avec ses phares \u00e9blouissants. Un couple me demande son chemin, je l&rsquo;\u00e9coute \u00e0 peine : \u00ab Je ne suis pas d&rsquo;ici \u00bb.<\/p>\n<p>Rouge&#8230; Vert&#8230; L&rsquo;alternance des feux se conjugue \u00e9trangement avec le jaune urinaire des lampadaires. Soudain, je m&rsquo;arr\u00eate.<\/p>\n<p>Appuyant sur un bouton, je pousse la porte, qui c\u00e8de facilement, puis monte les escaliers grin\u00e7ants. Ils sonnent comme la charrette&#8230; A cette simple pens\u00e9e, je frissonne et acc\u00e9l\u00e8re.<\/p>\n<p>Je fouille dans ma poche, y trouve une cl\u00e9, qui entre dans la serrure. Je tourne dans un sens, puis dans l&rsquo;autre. Claquement sec. J&rsquo;entre.<\/p>\n<p>Quelqu&rsquo;un me regarde fixement. Je m&rsquo;arr\u00eate net. Il ne bouge pas, a l&rsquo;air stup\u00e9fait de me voir, mais ne dit rien. J&rsquo;ai le r\u00e9flexe de le saluer (pourquoi ?), il est plus rapide que moi. \u00ab Bonsoir. \u00bb<\/p>\n<p>Que r\u00e9pondre ? La m\u00eame chose.<\/p>\n<p>Nous restons ainsi, dans un silence g\u00ean\u00e9 qui semble durer une \u00e9ternit\u00e9. J&rsquo;ai du mal \u00e0 distinguer ses traits dans la p\u00e9nombre. Il me rappelle la forme.<\/p>\n<p>Paniqu\u00e9, je fais un pas en arri\u00e8re. Lui aussi. Il ne semble pas agressif. J&rsquo;avance de nouveau. Un pied devant l&rsquo;autre. Lui aussi. Un pied devant l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Nous somme tout pr\u00e8s. Je tends le bras \u2013 lui aussi. Le touche. Il a la main glac\u00e9e comme la mort.<\/p>\n<p>Son visage se transforme en cr\u00e2ne grima\u00e7ant alors que nous crions tous les deux.<\/p>\n<p>Je recule et tombe par terre en me d\u00e9battant, pi\u00e9g\u00e9 dans un labyrinthe de fractales et de sons impossibles.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une \u00e9ternit\u00e9, j&rsquo;ouvre \u00e0 nouveau les yeux. Je suis chez moi.<\/p>\n<p>Face au miroir de l&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n<p>[starrater tpl=10 style=&rsquo;starscape&rsquo; size=&rsquo;16&rsquo;]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"L&rsquo;oubli\n<p>\u00ab Suivez cette route, traversez le pont, et prenez \u00e0 droite sur la grande avenue.<\/p>\n<p>&#8211; D&rsquo;accord, merci ! \u00bb<\/p>\n<p>Bon, il existe encore des gens serviables dans ce monde pourri \u2013 et, fait encore plus \u00e9tonnant, dans cette maudite banlieue. Rassur\u00e9, <a rel=\"nofollow\" href=\"https:\/\/www.atorgael.com\/?p=7208\">... 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