Her portrait in black

Ses longs doigts fins ne pouvaient s’empêcher de caresser doucement le bois satiné dont était fabriqué le cadre baroque qu’il contemplait, sans pouvoir en détacher son regard, depuis plusieurs heures déjà. Debout devant le tableau, il semblait comme enraciné au parquet foncé du salon, en contemplation béate de l’œuvre qui y était représentée.

Vêtu d’un costume noir de coupe austère, seul au milieu de ce grand salon éclairé uniquement par un feu qui crépitait dans l’âtre de la cheminée, la solitude atroce qui rongeait le cœur du Baron Romain de Royo semblait être absorbée par le fascinant dessin qui avait sur lui comme un effet analgésique, presque hypnotique.

Il ne voyait plus ce jardin autrefois si bien entretenu où il avait plaisir à se balader et qui débordait maintenant de vermines et de mauvaises herbes, ni ces divans qui, il n’y à pas si longtemps encore, recevaient le séant de tant d’invités et qui, aujourd’hui, étaient couverts d’une mince couche de poussière tombée sur le tissus comme le calme plat était tombé sur sa demeure.

Le piano, muet depuis des mois, le lit à baldaquin qui avait abrité ses nuits d’amour en compagnie de sa jeune épouse et dans lequel il n’avait plus jamais pu dormir, cette chambre d’enfant qui resterait à jamais silencieuse, toutes ces choses qui le ramenait à ses souvenirs semblaient s’envoler devant les courbes dénudées dessinées de main de maître qui caractérisaient la peinture de cette femme captivante.

‘Comme elle lui ressemble’ Pensa-t-il silencieusement, sa main gauche caressant toujours machinalement le bois de noyer sculpté. ‘Comment ce brocanteur a-t-il bien pu se séparer d’une telle oeuvre pour la bouchée de pain qu’il l’avait payé ?’.

Il était tombé amoureux du tableau dès le premier regard qu’il avait posé nonchalamment sur l’étalage de ce magasin miteux près du canal où il était allé dans le but de s’y jeter pour faire taire cette souffrance qui le dévorait depuis la mort de sa femme trois mois auparavant. Lui qui, ce jour la, espérait en finir avec la vie était rentré chez lui avec une seule envie : Admirer encore et encore cette femme. Ou plutôt, le dessin de cette femme.

Pour la millième fois depuis le début de la journée, il contempla en détail son acquisition. Postée de dos, les traits fins de son visage à moitié tourné vers la droite détournaient presque l’attention du spectateur de ses épaules dénudées, prélude a un dos parfait que l’on pouvait contempler jusqu’à la cambrure de ses reins où, malgré le voile translucide recouvrant le bas de son corps, on pouvait y deviner le début du galbe de ses fesses douces et bombées.

Mais le plus fascinant était sans contestes le tatouage tribal qu’elle portait dans le bas du dos. Sorte de V stylisé suivant parfaitement la courbe de sa croupe. C’était complètement surréaliste mais, dans son souvenir, sa femme avait exactement le même, il le voyait encore bouger au rythme de sa respiration lorsqu’elle dormait dans ses bras.

Une larme roula doucement le long de la joue du Baron. Elle lui manquait tellement. Sa vie n’était plus que douleur depuis qu’elle l’avait si soudainement quitté emportant avec elle l’enfant qu’elle portait. Cette peinture lui rappelait tellement cette épouse disparue : Ses joues rebondies, son petit nez moqueur, ses profonds yeux bruns, ses doux cheveux châtains descendant jusqu’au milieu de ses épaules.

Soudainement, il fut assailli d’un doute. La femme sur la peinture n’avait elle pas les cheveux blonds lorsqu’il l’avait achetée ce matin ? Sortant abruptement de sa contemplation, il se frotta les yeux. Il faisait déjà nuit ? Ce n’était pas possible. Il avait passé tant de temps à regarder ce tableau ? Calmement, il essaya de se rassurer. Une peinture ne change pas de couleur, il avait du confondre avec un autre œuvre en vente dans l’échoppe.

Les craquements du feu se firent soudain plus perceptibles, annonçant la fin proche de matières à consumer. Avec peine, il s’extirpa de ses rêveries pour se saisir d’une grosse bûche de bois qui jeta dans les cendres rougeoyantes faisant naître un nuage incandescent de scories étincelantes. Presque instantanément, le feu repris, projetant sa lueur dansante sur les murs du grand salon.

Depuis la cheminée, il avait une vision encore plus intrigante sur le tableau qui révélait sous la lumière vive des flammes des couleurs bien plus chaudes qu’il ne lui semblait auparavant. Comme si la femme pâle qu’il avait vue dans ce magasin prenait, accrochée à ce mur terne, un peu de vie.

Il se frotta à nouveau les yeux. Avait il vraiment eu l’impression de voir ce dessin bouger légèrement, changeant la position de sa tête comme pour le regarder fixement. Un frisson lui tortura l’échine. Cette peinture allait le rendre fou s’il continuait à s’imaginer que…

Non, c’était impossible… Mais pourtant ce n’était pas un effet d’optique. Dans les ombres ondoyantes projetées par le brasier, la femme avait bel et bien bougé, laissant choir le fin voile qu’elle tenait contre son ventre, dévoilant à sa vision un fessier entièrement nu. Sa bouche devint sèche alors qu’il reculait de quelques pas, incrédule.

Semblant étirer le tissus de toile sur laquelle elle était dessinée, il jurait voir la mystérieuse femme essayer de sortir doucement du cadre dans lequel elle était enfermée. Il ferma brusquement les yeux. Il devait rêver, c’était la seule solution possible. Il allait rouvrir les yeux et oublier cette journée qui n’avait jamais eu lieu. Doucement, tout en essayant de calmer les battements de son cœur, ses paupières s’ouvrirent.

Le cadre était vide…

Saisis d’un sentiment qu’il n’avait jamais connu dans le passé, mélange de panique, d’espoir et de terreur, il se retourna.

La femme se trouvait debout derrière lui. Entièrement nue, les mains croisées derrière le dos, elle le regardait avec un léger sourire.

– Mon amour ? Murmura-t-il péniblement. C’est toi ?

Doucement, elle écarta les bras, dévoilant, à la place de ses mains, deux immenses griffes de métal reflétant la lumière des flammes. Un rictus malsain déforma alors son doux visage alors qu’elle se jetait sur lui.

Le Baron Romain de Roy ferma à nouveau les yeux… Il devait être entrain de rêver… Ou plutôt était ce un cauchemar ?

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