






L’Ordo Praetoria n’existe pas.
Du moins, pas officiellement. Il s’agit en effet de l’un des ordres les plus confidentiels et mystérieux de l’Inquisition. Rares sont ceux qui connaissent son existence et le peu de gens qui en ont entendu parlé pensent qu’il ne s’agit que d’un mythe. Pourtant, cet Ordo existe bel et bien, et n’intervient que pour le compte du Légat de l’Inquisition lui-même. Sa mission : l’espionnage des Hauts Seigneurs de Terra et la surveillance des Inquisiteurs.
Etant une cellule travaillant en parallèle des autres ordres, elle n’a évidemment pas de représentant parmi les Grands Maîtres Secrets de l’Inquisition puisque ses adeptes font tous officiellement partis de l’un des Ordos.
Personne ne sait vraiment quelles sont les origines de l’Ordo ; l’identité de ses fondateurs ou la date, même approximative, de sa création restent des inconnues. Néanmoins, une grande majorité des Praetorians penchent à croire qu’il s’agissait au départ d’un phénomène spontané et épars qui aurait progressivement pris conscience de lui-même. La seule certitude qu’ils puissent avoir est que ses fondements reposent depuis toujours sur un concept fort, pur et simple : l’éthique. L’objectif principal étant d’appliquer et de faire appliquer par tous le Credo Impériale à la lettre et de le conserver tel quel.
Dans cette optique, ils s’interdisent d’ailleurs, la plupart du temps, de jouer le rôle de juge et de bourreau, mais s’arrange généralement pour faire indirectement appliquer une juste sentence en orientant discrètement un autre Inquisiteur non initié sur la piste du contrevenant. De même, les commissions inquisitoriales, chargées de statuer sur le sort de l’un de leurs pairs, sont très souvent noyautées par un membre de l’Ordo Praetoria.
Pour toutes ses raisons, la quasi-totalité de cet ordre est composé de puritains du courant amalathien. En effet, un futur Praetorian aura au préalable été minutieusement trié sur le volet puis étudié plusieurs années avant d’être recruté selon un strict protocole. D’ordinaire, il est alors contacté par deux Inquisiteurs, chacun d’un Ordo différent et l’un d’eux forcément du même ordre que la personne pressentie.
De part son côté énigmatique, d’aucun, mis à part peut-être le Légat, est capable de savoir qui et combien sont les Praetorians. Leur seul signe distinctif de reconnaissance est l’emblème de l’Inquisition micro-tatoué dans l’une des paupières inférieures. Il n’est d’ailleurs pas rare que ses membres se fassent implanter une poche d’acide couplée à la glande lacrymale au cas où ils risqueraient de se faire démasquer.
Cet organe est d’autant plus courant parmi les agents chargés de la surveillance des membres de l’Adeptus Terra. Ces espions sont généralement infiltrés depuis de très longues années dans l’entourage proche d’un Haut Seigneur en tant que sage, serviteur, mystique ou fonctionnaire et ne sont donc pas forcément des Inquisiteurs. Leur tâche ne consiste qu’à rapporter des informations et des renseignements, essentiellement sur des choix politiques. En aucun cas, la répression et l’élimination n’entrent dans leurs fonctions afin d’éviter toute jurisprudence.
Plus long tu en sauras
Moins longtemps tu vivras
(dogme Ordo Praetoria)
L’atmosphère était tellement saturée par les fumées odorantes des encensoirs alentours que le buste de l’individu projeté sur l’holosphère semblait tangible, presque palpable. Le portrait, un cliché manifestement prit en cachette, représentait un homme à la mine grave et aux traits plutôt jeunes malgré sa chevelure et sa barbe blanche.
Léonia Oberwald, chasseuse d’hérétiques et membre secret de l’Ordo Praetoria, confortablement installée dans un fauteuil en simili-ébène, connaissait bien ce personnage, bien qu’elle ne l’ait jamais rencontrée en personne et que celui-ci devait sûrement tout ignorer d’elle, jusqu’à son existence même. Pourtant, c’était bel et bien pour lui, à cause de lui, qu’elle avait sollicitée cet entretien.
Son interlocuteur, assis nonchalamment de l’autre côté de la table, la fixait intensément tout en tapotant régulièrement, quasi méthodiquement, un doigt après l’autre, sur le crâne d’un lévrier se tenant docilement sur sa gauche.
Elle n’ignorait pas qu’il s’agissait en fait d’un cynoïde, un cyber-molosse habilement recouvert d’une peau animale. Mais plus d’une personne avait fait la douloureuse expérience de l’apprendre à son dépend. Le réalisme avait été poussé jusqu’au bout : respiration, langue pendouillante, bave,…
Elle détourna son regard de la créature pour soutenir celui de l’homme, Sridhar Souleymane. Ce dernier était habillé de robes aux tons écrus, juste maintenues par une longue bande de tissu pourpre qui retenait aussi un cimeterre énergétique à son flanc. Sa physionomie était agréable malgré une cicatrice partant du coin de l’œil droit et rejoignant dans une courbe harmonieuse la commissure des lèvres. Cette scarification blanchâtre tranchait énormément avec son teint halé, ses cheveux dégarnis et mettait un peu plus en valeur sa mâchoire carrée et son nez écrasé.
- Voilà donc la raison de votre colère, dit-il avec un accent chantant. Voici l’individu dont vous voulez si ardemment la mort.
- Je ne souhaite qu’une seule chose, exulta-t-elle sur la défensive, que justice sois faîte.
- Est-ce justice, vraiment, que de vouloir faire exécuter DeSaintes ?…
- Vous le savez mieux que quiconque, l’Inquisiteur Esteban DeSaintes est un être irréfléchi et dangereux. Vous l’observez depuis l’étrange disparition de son maître, Ulysse Reinhardt, sur P3-6128 et les récents événements survenus sur Capella Secundus montrent combien il est risqué de ne pas l’écarter du jeu.
- Un fou qui divague, on l’enferme. Un fou qui dit la vérité, on l’élimine.
- Cessez vos railleries, Souleymane. DeSaintes doit être définitivement rayé du paysage, un point c’est tout.
- Et vous, cessez vos enfantillages ! Mugit-il alors. Votre raisonnement bancal ne me trompe pas, vous ne souhaitez rien d’autre que la vengeance !
- Quelles sont ces divagations ?
- Newmeier… Une connaissance à vous, non ?
- J’étais effectivement chargée de sa surveillance, mais cela n’a aucun rapport et…
- Et DeSaintes l’a tué. Il a froidement tué votre protégé, n’est-ce pas ? Car vous vous étiez entichée de Newmeier. Vous l’aidiez même dans ses œuvres, trahissant ainsi vos vœux faits à l’Ordo Praetoria.
- Calomnies ! J’en appellerai au jugement du Légat !
- Mais le Légat a déjà rendu son jugement… Hassani !
Une sorte de jappement d’hyène lui fit écho. Sortit alors de l’ombre, derrière Souleymane, une silhouette émaciée au pas traînant, les bras ballants.
L’être, qui avançait lentement vers elle, portait une combinaison grise et noire, le torse bardé de ceintures et des lames rétractiles fixées aux avant-bras. Un collier d’adamantium, serti de seringues, lui enserrait le cou. Léonia ne pouvait pas discerner son visage car des sangles recouvraient son menton, son nez et ses sourcils. La visière d’un casque pacificateur lui barrait le front.
Arrivé à sa hauteur, il pencha la tête de côté et l’examina comme peut parfois faire un enfant curieux. Fascinée, elle n’arrivait pas à réagir, ni à détacher ses yeux des siens. Il fit alors un geste brusque et elle sentit une brûlure au niveau du cou, puis un liquide chaud et poisseux dégouliner sur sa poitrine. Elle porta la main à la gorge pour la retirer ensuite pleine de sang. L’Inquisitrice tenta de parler, mais ne put émettre qu’un grotesque gargouillis. Hassani fut pris d’un rire dément et malsain tout en la renversant en arrière d’un coup de pied. Il sauta par-dessus le fauteuil et la frappa frénétiquement de ses lames à présent au clair.
Impassible, Souleymane se fendit d’un dernier commentaire : “Malheureusement pour vous, nous avons d’autres projets pour DeSaintes.”
Mais elle ne pouvait déjà plus l’entendre.
Jethro pouvait sentir l’humeur vitrée de son œil gauche s’écouler le long de sa joue. Il ne pouvait s’essuyer : ses mains, et tout le reste de son corps, étaient entravés sur un fauteuil en fer, conçu de telle façon que le pauvre bougre ne pouvait trouver une position un tant soit peu reposante.
Il n’arrivait pas à se concentrer, à vaincre complètement la panique malgré les exercices mentaux qu’on lui avait enseigné. Il n’avait qu’une seule pensée qui tournait en boucle au fin fond de son esprit : “on pourra y mettre un implant, on pourra y mettre un implant,…“
De son œil valide, il discernait à peine Sridhar Souleymane. La pièce n’était éclairée que d’une seule chandelle, celle du Jour de l’Affirmation. Quelle ironie ! Il allait peut-être devenir l’un des ces héros que l’Humanité chérissait quand elle allumait tous les ans un cierge sacré.
L’Inquisiteur, son bourreau, déambulait de long en large dans la petite salle. Son visage, parfois éclairé par la faible lueur de la bougie, ne reflétait aucune compassion, rien qu’une froide détermination.
- Alors Jethro, vous n’en êtes qu’au début de votre apprentissage, n’est-ce pas ? En tant qu’Interrogateur, que connaissez-vous de la torture ? Comment la dispenser, la sublimer ? Laissez-moi prendre la place de votre Maître absent ce jour et vous faire bénéficier de mes préceptes.
L’acolyte ne pouvait pas non plus répondre : un carcan d'acier lui barrait la bouche. Au moindre mouvement des lèvres, des centaines de fines aiguilles s’y planteraient alors.
- Tout d’abord, Il vous faudra connaître les seuils différentiels du corps humain. Je vous explique : il s’agit de l’espace nécessaire entre deux centres de douleur pour percevoir et situer la souffrance. Ainsi, le seuil peut aller de quatre à dix centimètres dans le dos, de trois à cinq centimètres sur la main ou encore juste d’un millimètre sur la langue. Pour l’anecdote, ces marges sont nettement plus réduites pour un eldar, leur organisme est tellement plus sensible. Toutefois, le vrai défi avec ces sales xénos réside dans la difficulté à briser leur impressionnante volonté.
Jethro ne put réprimer un gémissement d’angoisse. Ce qui l’attendait n’augurait définitivement rien de bon. Pourquoi son Maître ne venait-il pas lui porter secours ? L’avait-il abandonné ? Non, impossible. Souleymane ne lui prêtait pas attention et continuait son discours.
- Car en effet, votre priorité sera toujours de vous attaquer au moral du supplicié. Effrayez votre proie, comme je m’apprête à le faire avec vous, en lui expliquant les différents instruments de torture, leur principe, leur utilisation. Par exemple, cette espèce de petite fourchette, inoffensive en apparence, vous procurera des sensations inégalables lorsque je la glisserai sous vos ongles. Et n’hésitez pas à improviser. Tout ce qui peut vous passer sous la main pourra être utile. Il suffit de laisser jouer votre imagination…
Le jeune homme était à présent en nage. La peur lui tenaillait affreusement le ventre. Et ce maudit Inquisiteur qui le narguait de son monologue menaçant. On avait l’impression qu’il buvait ses propres paroles, qu’il s’en délectait.
- Entendons-nous bien, mon ami. Il ne s’agit nullement de faire preuve de sadisme ou de perversité, mais bel et bien d’élever la torture au rang d’art. Il me semble un peu trop facile d’utiliser basiquement le chevalet ou l’estrapade. Quelle vulgarité ! Vous vous devez d’exploiter vos outils à leur potentiel maximum et d’explorer toute la gamme des cris possible et imaginable dont peut faire preuve votre victime. Et surtout, surtout, vous devez évidemment maintenir l’individu en vie le plus longtemps possible.
Sridhar s’approcha alors lentement de Jethro, lui desserra la grosse vis placée à la base de la nuque, le libérant enfin de cette douloureuse cangue de métal. Ensuite il se plaça face à lui, promenant sous son nez une perceuse à main, jouant de temps en temps sur la gâchette.
- Et maintenant, avant que je ne passe à la seconde leçon et que je n’enfonce cette mèche en adamantium dans votre genou, et croyez-moi ça peut être extrêmement désagréable, surtout pour vous, daignerez-vous me répondre ? Où vais-je donc pouvoir trouver votre Maître ? Et où a-t-il dissimulé le Saint Suaire, la cape de Rogal Dorn ?
Le sang battait violemment à ses tempes à un point tel qu’il avait l’impression qu’un cercle de métal lui enserrait la tête, toujours plus intensément, comme pour lui faire sauter la cervelle de la boîte crânienne. La forte luminosité ambiante commençait à lui être insupportable et ses oreilles bourdonnaient. Migraine.
D’une simple impulsion nerveuse, le masque pacificateur se rabattit immédiatement devant ses yeux, libérant un flot de courtes vidéos et photos apaisantes. Parmi celles-ci, sa préférée restait celle de deux enfants jouant sur des balançoires. Souvent, il se figurait qu’ils s’agissaient de son frère et lui, bien loin alors des tourments et des affres de la vie qui sont le lot quotidien des serviteurs de l’Empereur. Et lui en particulier en avait eu plus que sa part…
Contrairement à ce que beaucoup supposait, il n’était pas fou, oh non. Mais les épreuves qu’il avait connues tout au long de ces années l’avaient tout de même rudement éprouvé. Pas une nuit sans qu’il ne se réveille en hurlant et trempé de sueur, pas un jour sans que de terribles souvenirs ne remontent à la surface de son esprit. Certes, il pouvait ne pas prononcer le moindre mot pendant des semaines, il avait aussi parfois des absences, des accès de fureur incontrôlables ou des moments de grandes mélancolies, néanmoins est-ce vraiment là des symptômes d’aliénation ?
Son petit frère lui-même ne le croyait pas et pour mieux le protéger, le faisait passer pour un être décérébré et asservi à sa seule volonté. Il n’en était pourtant rien, il avait toujours sa conscience et son libre-arbitre. Ils leur fallaient juste faire semblants devant les autres.
Gilgamesh. Onze années à survivre dans les puits aux esclaves et dans les arènes de ces maudits eldars noirs. Il avait vu tellement de gens mourir, et la majorité était à son actif…
Une iconographie de Sebastian Thor ; une colline couverte de fleurs ; une Aquila argentée ; un gros nuage blanc cotonneux ; une Sœur de Bataille en prière ; ah, de nouveau les deux garçonnets. Définitivement, c’était la séquence qu’il chérissait entre toutes.
- Hassani !
A son nom prononcé, la visière se releva aussitôt, pour son plus grand désarroi. Il aurait tant aimé regarder encore un peu les belles images. Une bouffée de colère le gagnait, quelqu’un allait devoir payer pour ça.
Dans la pièce chichement décorée, se tenaient de part et d’autre d’une table deux individus : Sridhar et une femme, une Inquisitrice elle aussi. Hassani porta toute son attention sur cette dernière, avança avec langueur dans sa direction. Arrivé à sa hauteur, il la fixa un instant, puis une question surgit soudain des tréfonds de son esprit malade et torturé : quelle subtile teinte de rouge pouvaient bien avoir ses tripes ? Il allait le savoir sous peu…
Lorsqu’il parvint à recouvrer toute sa lucidité, perçant enfin les brumes de la démence, il se découvrit assis en tailleur à même le marbre froid. Il berçait tendrement sa proie qui n’était à présent guère plus qu’une poupée de chiffon ensanglantée. Toute la sordide sauvagerie qui sommeillait en lui s’était encore une fois déchaînée. Cependant, par cet acte, comme lui avait expliqué Sridhar, il faisait un pas de plus vers la pénitence car sa victime n’était rien de moins qu’une traîtresse et une ennemie de l’Empereur. Il était Son instrument et cela le réconfortait quelque peu.
L’Inquisiteur s’approcha, puis s’agenouilla devant lui. Avec d’infinies précautions, il l’obligea à desserrer son étreinte mortelle, le fit mettre debout et, du revers de la main, caressa affectueusement sa joue. Le regard interdit de l’assassin trahissait sa détresse et pour épargner son âme, Sridhar réenclencha son casque pacificateur. Déjà, sa tête dodelina d’avant en arrière et un sourire béat se dessinait sur ses lèvres.
- Pauvre grand frère, faut-il que tu souffres autant pour expier tes fautes ?
Ça puait la mort ici. Les cadavres étaient amoncelés dans l’espace bien trop confiné du prieuré et l'atmosphère en était viciée. L’Arbitrator Venceslas contemplait, presque avec compassion, les corps sans vie étalés à ses pieds. Des mouches, vertes et grasses, voletaient de cadavres en cadavres, se promenant sur les chairs, visitant parfois les orifices des infortunés. Ecœurant.
Ce n’était pas une façon de mourir, même pour des traîtres de la sorte. Et d’ailleurs, qu’est-ce qui prouvait qu’il s’agissait de renégats ? Le Magister Othon et ses compagnons de l’Adeptus Arbites ne se basaient que sur les seuls dires de cet Inquisiteur qui, à présent, fouillait méthodiquement chacune des dépouilles sous le regard impassible de son étrange homme de main et d’un cynoïde.
Venceslas n’aimait décidément pas ces méthodes, vraiment pas. Il était un agent de la loi dans la stricte définition du Grand Livre du Jugement, accomplissant son devoir avec fierté et droiture, au grand jour. Juré, juge et bourreau, ainsi étaient régies toute sa vie et ses convictions les plus profondes. Il avait une foi quasi inébranlable en l’Empereur et Ses préceptes.
Alors que là, le dénommé Souleymane avait opté pour une méthode fourbe et insidieuse : empoisonner les hosties consacrées. Pas de procès, pas de sentence, rien qu’une extermination, purement et simplement. L’Arbites ne devait pourtant pas être rebuté et surpris de la sorte, lui qui avait assisté à une séance d’interrogatoire sanglante menée par ce sinistre et froid individu. Les braillements du supplicié se répercutant dans la chambre d’expiation résonnaient encore dans son crâne et il ne les oublierait certainement jamais.
Une clameur sourde provenant de l’extérieur, suivie du staccato typique de fusils-laser, attira l’attention de leur petit groupe. Le portillon du cloître vola en éclats, laissant place à un immense chrono-gladiateur, couvert du sang des hommes laissés en faction dehors.
La plupart des tendons de son cou avaient été remplacée par des câbles d’acier saillant de sa peau. Il n’avait plus de lèvres ce qui lui conférait une espèce de rictus partagé entre haine et souffrance. La forme oblongue et agressive de son masque pacificateur, estampillé du sceau de l’Inquisition, rappela à Venceslas les dangereux requins pourpres de la Planète des Mille Lacs. Ses appendices étaient terminés de fouets énergétiques crépitants.
-Un ultime cadeau de la part de nos hôtes, je présume… Ironisa stoïquement l’Inquisiteur. Hassani !
Le temps d’un battement de cil, le comparse de Souleymane avait sauté à pieds joints sur l’échine de la créature, y pilonnant frénétiquement les lames qui terminaient ses bras et arrachant indistinctement peau, os et métal. Vociférant, l’arco-flagellant se laissa basculer en arrière et incrusta d’un coup dans le mur Hassani, groggy.
Venceslas et ses condisciples ouvrirent alors le feu, chaque projectile allant se ficher dans la masse monstrueuse qui semblait pourtant n’en avoir cure et arracha la tête du Juge Premysl d’un seul revers. Les Arbites tentaient avec la plus grande difficulté de l’encercler, concentrant leurs tirs sur ses jambes et son casque argenté toujours plus cabossé. Finalement, malgré la stimulation des drogues ainsi que toute sa rage aveugle et meurtrière, le géant s’écroula, écrasant de son poids l’Arbitrator Otakar, le tuant net.
La poussière retomba. L’Inquisiteur, resté en retrait tout au long de l’action, aidait à présent son complice à se relever, puis prit directement le chemin de la sortie comme si de rien n’était. Sans se retourner, il marqua un court temps d’arrêt dans l’embrasure de la porte.
- Occupez-vous de faire le ménage ici, quant à moi je m’en vais bouter le feu à ce repaire d’apostats.
A ces mots, le Magister abattit Kutna d’une balle dans la nuque avant de se retourner vers Venceslas. Ce dernier se sentit violemment projeté contre l’autel du temple, une douleur fulgurante se propageant dans le plexus. Il essaya de se redresser mais n’y parvint pas. Sa respiration devenait de plus en plus difficile et chaque goulée d’air qu’il arrivait à avaler était brûlante, pareil à du métal en fusion.
- Pou… Pourquoi ? Gémit-il.
- Parce que tel l’a ordonné le Seigneur Souleymane : aucun témoin. Rétorqua Othon.
Alors que sa vue se brouillait, juste avant de sombrer irrémédiablement dans les limbes, Venceslas distingua le Magister placer le canon de son arme dans sa propre bouche.
Deux serviteurs décérébrés, pourvus de lances terminées d’une parabole en plastique s’assuraient qu’il n’y avait pas le moindre mouchard dans la pièce.
Cette salle était située au troisième sous-sol de la résidence et son unique accès verrouillé de l’intérieur. Lorsque le champ d’isolement fut enclenché, ils purent en ressentir la pression caractéristique dans leurs tympans. Tous, évidemment, auraient préféré tenir leur concile dans le solarium aux grandes baies vitrées blindées, mais tel était leur apanage : agir sous le sceau du secret.
Le décor n’était pas déplaisant pour autant ; tout tapissé de lambris aux essences rares, des fauteuils confortables et fonctionnels, une lumière agréable diffusée par de nombreux lumiglobes savamment disposés et une table couverte de mets tous plus délicieux les uns que les autres, sans parler des vins.
Trois Inquisiteurs y siégeaient. Ceux-ci éprouvaient tous une certaine animosité et beaucoup de méfiance les uns envers les autres : l’un d’eux était fautif aux yeux du Légat. Mais qui ? C’est ce que le quatrième interlocuteur, leur hôte, devait annoncer. Ce dernier les considéra tour à tour.
D’abord Möll Schiff, Ordo Malleus. Un personnage replet et grossier qui s’était précipité le premier sur les plats, en avalant à pleines mains des quantités gargantuesques. Manifestement honteux de sa calvitie, il portait un postiche brun qui accentuait un large front barré de sourcils broussailleux. Un gros nez porcin, un regard bleu et humide de chien battu, des joues flasques et rosâtres et des lèvres dodues parachevaient le portrait de cet homme uniquement affublé d’une sorte de peignoir grenat, d’un saroual coordonné et d’un foulard anthracite.
Ensuite Cresp Rice, Ordo Xenos. Grand, mince, très mince même ; il n’avait pas bronché d’un iota depuis qu’il s’était assis, raide comme la justice et les doigts crispés sur les accoudoirs. Tout dans son port, ses manières et le timbre de sa voix exprimaient la noblesse. Ses traits aussi, taillés à la serpe. Des cheveux blonds en pagaille cachaient en partie ses prunelles noires, tranchaient avec son bronzage uniforme. Il portait une combinaison standard de l’Arbites, ainsi qu’une cape azurée jetée négligemment sur ses frêles épaules.
Enfin Sienna Pandh, Ordo Hereticus. La septième fille d’un septième fils, une sorcière chasseuse de sorcières à la réputation sulfureuse, tout comme sa beauté préservée par le juvenat : une peau diaphane, une chevelure rousse qui tombait en cascade sur sa nuque, un visage fin, des yeux de jade. Elle n’arborait aucun bijou, sa robe vert céladon ultra-moulante et ses courbes aguichantes suffisaient amplement pour faire tourner les têtes et cette superbe garce le savait pertinemment. Bras croisés, sûre d’elle en apparence, elle attendait que la sanction tombe, affichant un sourire espiègle.
- Le Chancelier Elder est mort. Constata le maître des lieux.
- Eh bien oui, quoi ! Evidemment qu’il est mort ! S’exclama Schiff sur le qui-vive. Je suis bien placé pour le savoir puisque Terra a ratifié ma demande. Elder était en accointances avec les Puissances du Chaos, il devait être impérativement supprimé.
- Néanmoins l’Officio Assassinorum déplore la disparition de l’agent diligenté pour cette mission.
- La Callidus ? Ceci est du ressort de l’Ordo Sicarius. Je n’y suis pour rien.
- Nous ne partageons pas votre avis…
Rice opina du chef. Nettement détendu, il s’autorisa à grignoter quelques amuse-gueule.
- Vous semblez m’approuver Cresp. Ce qui n’est pas notre cas vous concernant.
- Plaît-il ? S’étonna l’agent impérial.
- L’Exterminatus contre la colonie de la Nouvelle Acadia…
- Un mal nécessaire. Le risque de contamination extraterrestre était bien trop important, cela requérait une solution radicale.
- Et sur quelle preuve vous êtes vous appuyé ? Principalement des ouïe-dire. Vous voilà maintenant avec des milliers de morts sur la conscience et le renom de notre organisation s’en trouve une fois encore entaché.
Pandh fit alors mine de se lever. Elle n’ignorait pas qu’elle allait être la prochaine cible de la vindicte de leur détracteur. Ce dernier lui fit signe de ne pas bouger.
- Ne nous quittez pas maintenant. Il vous faut d’abord répondre de vos choix tendancieux.
- Je serais curieuse de connaître vos griefs à mon encontre.
- Vos exactions sont hélas bien trop nombreuses. Je me contenterai de mentionner votre dernier exploit : le pogrom au sein des cités-ruches de Korso IX. Etrangement, seuls vos opposants politiques en ont été victimes.
- Espèce de salopard ! J’ai procédé sur votre sollicitation ! Eructa l’Inquisitrice.
- Sienna, Sienna, Sienna… Vous avez opéré tous les trois sous mes instances…
Ils n’arrivaient tout simplement pas à en croire leurs oreilles ; depuis le début, ils avaient été manipulés ! Et cette révélation leur avait été faite avec un tel calme, une telle indolence.
- Je… J’avoue ne pas bien saisir. S’exprima Cresp Rice défaillant. Lequel d’entre nous sera réprimandé alors ? Et pourquoi ?
- Vous ne voyez donc toujours pas où je veux en venir ? Il ne s’agit que de prétextes, de raisons officielles légitimant votre exécution. N’y voyez là rien de personnel. Malheureusement pour vous, vous en savez trop à mon sujet.
La perruque de guingois, Möll Schiff se dressa d’un bond, renversant sa chaise. Celle-ci claqua bruyamment aux pieds des serviteurs qui continuaient, indifférents, leur inspection.
- C’est une infamie ! Jamais nous n’accepterons cela !
- Comme si vous aviez le choix ! Le repas vous a-t-il plu ? C’était le dernier.
- Un peu de dignité, Möll. Intervint Rice, les mains plongées dans sa tignasse. Il est déjà trop tard : cette ordure nous a empoissonnés.
- Je constate que vos collègues ont accepté leur sort. Rassurez-vous, je ne suis pas si cruel, vous ne souffrirez nullement.
Pour une fois, il n’avait pas menti. Une douce torpeur les envahissait déjà, et étrangement, une certaine euphorie. Les toxines faisaient leur œuvre : leur respiration et leur déglutition se faisaient plus laborieuses. Ils n’avaient plus la moindre force, ni la moindre volonté pour résister. Progressivement, un voile de ténèbres glissait devant leurs yeux.
Non sans ironie, l’amphitryon leur porta un dernier toast.
+++
Sienna Pandh n’avait pas succombé. Les drogues et antidotes qu’elle avait auparavant ingurgités faisaient leur effet. Fut un temps où elle avait été l’acolyte et l’amante de Sridhar Souleymane qui, heureusement pour elle, employait encore et toujours les mêmes poisons, les mêmes méthodes éprouvées.
Prenant bien soin de rester immobile, de feindre la mort, elle resta longtemps à l’affût du moindre petit son ou mouvement d’air trahissant la présence de quelqu’un dans la pièce. Rien. Elle se décida donc à bouger et regarda autour d'elle.
Möll, une expression d’effroi peinte sur la figure, était étendu par terre, les bras en croix. Quant à Rice, il s’était juste affaissé sur son assiette, le nez baignant dans son consommé. Il n'y avait plus rien à espérer pour eux et, de toute façon, elle s'en fichait éperduement.
L’Inquisitrice n’avait à présent plus de temps à perdre : profiter de ce qu’il n’y ait personne pour l’instant dans les parages, quitter dilligement les lieux sans se faire voir, puis disparaître à jamais, rentrer dans la clandestinité en faisant jouer ses réseaux.
Elle se lança vers le sas aux portes de plastacier poli qui lui renvoyaient son reflet éthéré. Les battants s'écartèrent dans un chuintement ; un homme efflanqué barrait le passage. Pandh le reconnu aussitôt et, dans un réflexe d’auto-préservation bien futile, leva le bras droit.
- Hassani, pitié non !!!
Son bras, un morceau de sa poitrine et sa tête, bientôt rejoints par le reste de son corps, s’écroulèrent au sol dans un bruit mat. Des flots de sang se répandirent sur le carrelage à damiers comme une marée montante sur des bancs de sable.
Tout sourire, Hassani se retourna vers son frère, adossé contre le mur du couloir attenant. Celui-ci était en train de relire une tablette de données sur laquelle, de son stylet, il venait de rayer trois noms. Il en restait beaucoup d’autres sur cette liste.
A venir…