






Comme à chaque fois en de telles circonstances, Gecko Holland se promit qu’il arrêterai une bonne fois pour toute de fumer. Il venait de courir à en perdre haleine et cherchait maintenant à reprendre désespérément son souffle dans un endroit discret, à l’abri de tout regard. Le cœur au bord des lèvres et les poumons en flammes, il fut prit d’une terrible quinte de toux qui, l’espace d’un instant, ne sembla ne jamais vouloir prendre fin. Ayant enfin recouvré un semblant de calme, il s’accroupit, la tête entre les genoux, pour cracher un épais glaviot.
“C’est décidément plus fort que toi, hein mon vieux ? Marmonna-t-il entre les dents. Tu peux pas t’empêcher de te foutre dans des situations pareilles.”
Il bavardait tout seul. Quelqu’un lui avait dit un jour que soliloquer était un signe d’intelligence, et le contrebandier aimait à le croire. Se redressant malgré la réticence de ses articulations endolories, il extirpa de la poche intérieure de sa vareuse une flasque argentée qu’il dévissa avec empressement et avala goulûment une longue rasade. L’alcool brun réchauffa tout son corps toujours en nage.
“Raaah que ça fait du bien.” Commenta-t-il tout en se passant le revers de la main sur la bouche.
“Tu en partagerais bien avec tes anciens amis, n’est-ce pas ?” Susurra une femme dans son dos. Holland ne s’était pas retourné que la tranchant d’un katana énergétique se trouvait déjà sur sa gorge, à quelques millimètres à peine.
“Nine-Lives ! Quelle délicieuse surprise ! J’ignorais que t’étais dans le coin.”
Tout en parlant, il repoussa nonchalamment du bout des doigts la lame. Malgré son air dégagé, il n’en menait pas large : sous son crâne se déchaînait une tempête. Trouver une excuse, une échappatoire, n’importe quoi.
“Vraiment ? Répondit la tueuse en lui offrant un sourire plein de connivence. Alors tu ne m’as pas entendu te héler à travers tout le souk ? Je commençais à croire que tu cherchais à m’éviter. - Mais non, pas du tout, que vas-tu croire là ? Si seulement je t’avais aperçu, nous serions déjà en train de boire une bière-squigg. D’ailleurs, tu sais quoi, c’est une excellente idée, allons-y de ce pas.”
Joignant le geste à la parole, il se saisit de la main libre de Nine-Lives et fit volte-face pour s’écraser le nez sur le poitrail velu d’un géant. Levant la tête, Gecko rencontra une rangée de crocs peu ragoûtants surmontée d’une paire d’yeux emplis de méfiance.
“Que l’Empereur me tripote ! Kehindé ! Ah ça si l’on m’avait dit qu’aujourd’hui j’aurai l’occasion de trinquer avec deux de mes meilleurs copains…“
Le Néméen ne lui laissa pas le temps de finir son laïus. Saisissant le marchand d’armes par les épaules, il le souleva de trente bons centimètres du sol pour la plaquer contre le mur crasseux de la ruelle où il avait cru pouvoir trouver refuge.
Sans mots dire, Nine-Lives, qui avait rengainé son épée, s’approcha de lui et, à l’aide d’un couteau très effilé, entreprit de la raser avec d’infinies précautions.
“Gecko, Gecko, Gecko,… Que va-t-on donc pouvoir faire de toi ? Toujours à vouloir n’en faire qu’à ta tête même lorsque cette dernière en jeu. L’Homme au Grand Chapeau a pourtant été des plus clairs avec toi : t’es tricard à la Cour des Miracles.”
A ce moment, il pouvait sentir le froid métal marquer un temps d’arrêt sur sa pomme d’adam. Il n’osa pas déglutir, même lorsque Nine-Lives lui mordit le lobe d’oreille jusqu’au sang.
“Ecoutez les gars, j’ai connu quelques revers de fortune, toutefois ça va beaucoup mieux maintenant et je serai bientôt en fond. Je pourrai rembourser mes dettes et…
- Et rien du tout ! Le coupa la tueuse. Donne-moi une seule bonne raison de te laisser la vie sauve alors que tu as enfreint nos lois. Une seule.
- Euh… Peut-être que mon indéfinissable charme te manquera trop.”
L’étreinte de Kehindé se fit un plus forte. “Je suis sûr que tu as mieux à nous proposer. Gronda-t-il. Quelques rares marchandises par exemple. A combien estimes-tu ta misérable vie ?”
“Okay, okay. Z’êtes durs en affaires. Regardez dans ma poche-revolver, vous y trouverez une puce d’holocarte qui contient les dernières coordonnées du Demeter. J’avais l’intention d’y faire une razzia, mais je ne peux décidément rien vous refuser.”
Nine-Lives le délesta prestement de son bien et le Néméen le relâcha. Holland se retrouva à quatre pattes et préféra conserver cette position stratégique. Il se caressa les joues rendues sensibles par le feu du rasage.
“Qu’on ne revoit plus ta sale trombine dans le coin ou sinon…“
Ils l’abandonnèrent sur place. D’ici peu, ils se rendront compte qu’il les avait dupé. Vite ! Achever le plein de l’Aile Rouge et disparaître fissa du secteur. Mais avant tout, s’allumer un cigare d’algues…
“J'crois qu'y a quelque chose dans la soute !”
Luane, Harun et Jardin se retournèrent vers Dabek, le mutant aux yeux reptiliens, qui venait de parler. Dario Jardin s’approcha de ce dernier et le toisa du regard.
“Qu’est-ce que tu crois, l’ami ? On a graissé des pattes et éliminé la concurrence, on doit partager la moitié de nos gains avec l’Homme au Grand Chapeau qui s'est contenté de nous donner son agrément pour cette opération et on s’est coltiné des milliers de kilomètres dans le froid spatial avec ce crâneur de Holland pour arriver jusqu’ici. Alors heureusement que ouais, y’a quelque chose dans la soute. J’ai pas fais tout ça pour des nèfles, l’ami.”
Troj Dabek siffla. “Tu ne m’as pas compris. Mais si tu daignais me laisser le temps d’en placer une, je pourrais alors te dire que j’ai vu quelque chose bouger.”
Sy Luane, princesse-marchande de la famille Qast se glissa entre les deux pilleurs d’épaves et les dépassa avec grâce, vérifiant la culasse de son fusil à impulsion. “Par-là ?”
Le mutant se contenta de hocher la tête, lui emboîtant immédiatement le pas, tout en s’assurant à son tour que son arme était correctement chargée. Jardin ricana et s’alluma le cigare d’algues qu’il avait subtilisé à Gecko. “Quelle bande de débiles…“
Harun Ciel-Turquoise, Néméen de la Tribu Mokowé, fit une espèce de grimace des plus réprobatrices.
“Jardin, toi arrêter d’asticoter Dabek.
- Si je veux, la peluche, si je veux. Allé, suivons-les.”
A peine Harun était arrivé à hauteur de Dario que le claquement sec caractéristique d’une arme à impulsion se fit entendre dans la coursive qui s’allongeait devant eux, là où Luane et Dabek s’étaient engagés depuis peu.
Ni une, ni deux, les deux pillards s’élancèrent à la suite de leurs camarades, prêts à ouvrir le feu si nécessaire. Ils retrouvèrent Troj, seul et apeuré, son arme mise en joue vers les ténèbres.
“Qui a tiré ? L’interrogea Harun. Sur quoi ? Et où est Sy ?
- C’est elle. Elle est devant.
- Mais sur quoi, bordel ? Sur quoi elle a tiré ? S’énerva Dario.
- Je… Je ne sais pas…“
Un terrible hurlement de terreur et de souffrance se fit entendre. Les trois compagnons se précipitèrent et débouchèrent sur une des cales, faiblement éclairée par des néons blafards. Au centre de la pièce, entre des caisses de bois, le corps de Luane, couvert d’un tas de rats qui grignotaient sa chair et sa combinaison. La princesse-marchande avait la gorge ouverte d’une oreille à l’autre.
“Saletés !” Eructa Jardin tout en lâchant une décharge énergétique sur la masse grouillante. Comme pour faire écho à la détonation, un couinement, long et strident, se répercuta dans toute la carlingue du vaisseau abandonné.
Une phénoménale quantité de rongeurs se laissa choir sur eux depuis les tuyères au-dessus d’eux. L’un des rats, gros comme un chat adulte, planta ses petites dents acérées dans la nuque de Dabek. Ce dernier se mit à gesticuler dans tous les sens pour se débarrasser de l’animal.
“Aaah ! Enlevez-moi ça ! Enlevez-moi ça !”
D’un puissant revers de la main, Ciel-Turquoise jeta la vermine au sol, puis, la plaquant sous son pied, lui tira une salve en pleine tête. Troj n’eut pas le temps de le remercier. Une créature humanoïde, bien plus grosse que toutes les autres et vêtue de guenilles, surgit alors de l’ombre et le transperça de part en part d’une lame aux étranges reflets verdâtres. Le mutant s’écroula de tout son long, mort.
“Mais je cauchemarde, gémit Jardin, c’est quoi ce monstre ?”
La bête le dévisageait de ses petits yeux noirs, emplis de méchanceté. Dario braqua son arme dans sa direction, mais elle était déjà sur lui, lui sectionnant le bras au niveau du coude d’un seul coup. Le fusil n’avait pas touché le plancher métallique que dans un réflexe de survie, le pilleur, de sa main valide, planta son cigare dans l’œil gauche du rongeur qui, de surprise, tituba en arrière.
Le Néméen profita de l’occasion et lui explosa la boîte crânienne à l’aide de sa crosse. “Jardin, fuir, maintenant !”
Dario ne se le laissa pas dire deux fois, dégaina du mieux qu’il put son pistolet-laser et courut comme un dératé vers leur point d’arrivé. Derrière lui, il pouvait entendre Harun tirer sans discontinuité. Puis le silence se fut. Ils l’avaient eu.
Il atteignit enfin le sas de décompression mais l’écoutille refusait de s’ouvrir. Il sentit la panique monter en lui et ses forces le quitter. Il savait que ses assaillants s’approchaient. Il pouvait déjà sentir leur odeur nauséabonde.
“Mais bordel, tu vas t’ouvrir saloperie ?!”
Essuyant la buée qui envahissait le hublot, il n’y vit rien d’autre que les étoiles. L’Aile Rouge s’était désarrimée. Holland s’était fait la malle.
“Gecko ! Ordure !”
Dario Jardin était foutu, il le savait. Mais il n’allait pas crever seul, oh non ! Il avait bien l’intention d’emporter un maximum de ses horreurs avec lui en enfer…
“Pique ! Pique ma fille, tu s’ras mon gendre.”
Tuthey Fehu contemplait d’un œil morne une vitrine grillagée pleine à craquer de pictoscreens flambant neufs qui diffusaient tous la même émission de divertissement à succès ; le premier prix en était un pèlerinage sur Terra la Sainte, tous frais payés. Il fallait toutefois sacrément manquer d’amour propre pour participer à ce genre de jeu : les épreuves étaient plus cruelles et avilissantes les unes que les autres.
“Carreau ! Casse z’en un, tu payes.”
Il n’arrivait pas à s’ôter de la tête la voix nasillarde et goguenarde de Rains Argo qui n’avait pas cessé de débiter ses sentences absurdes tout au long de la partie de carte. Bon sang ! Avec la baraka et le jeu qu’il avait eu ce soir, il n’aurait pas dû perdre. Et pourtant… A bien y réfléchir maintenant, il s’était bien fait avoir : Gecko Holland et Argo devaient sûrement être de mèche pour le faire cracher au bassinet et effectivement, ils l’avaient plumé en beauté.
Quel idiot ! Il avait violé l’interdit de jouer que l’Homme au Grand Chapeau lui avait imposé. C’était plus fort que lui, c’était dans sa nature, irrécupérable.
“Trèfle ! L’herbe à vache.”
Il délaissa finalement les écrans blafards pour déambuler dans l’étroite ruelle battue par la pluie. Il était trempé jusqu’aux os, mais il s’en foutait royalement. Clope au bec, vaguement protégée par la visière de sa casquette aux couleurs de son équipe favorite de Blood Bowl, il s’engagea dans les bas quartiers, à la recherche d’une partie clandestine de dés, histoire de se refaire.
“Atout ! A tous les coups on gagne.” Ah la ferme. La ferme !
Dans sa main droite, une bouteille de gnôle déjà bien entamée, tout comme lui d’ailleurs. Dans la gauche, un paquet de cibiches qu’il faisait tourner machinalement entre son pouce et ses trois doigts. Il n’avait plus d’index : ses créanciers lui avaient rappelé de la sorte que personne ne pouvait leur faire faux-bond lorsqu’il s’agissait de s’acquitter d’une dette. S’il escomptait pouvoir effacer cette nouvelle grosse ardoise, il allait peut-être devoir vendre l’un de ses organes. Allé ! Encore une gorgée de Torboyo pour se donner du courage, ou pour oublier tout ça un temps.
Un clochard, manifestement aussi aviné que lui et qu’il n’avait pas remarqué jusqu’ici, l’interpella : “hé mon gars, t’aurais pas du feu par hasard ?” Tuthey fourra sa boutanche sous le bras puis entrepris de fouiller ses poches. Il trouva enfin son briquet dont il fit claquer le capot métallique avant de s’agenouiller près du pauvre hère avachi sur un vieux carton.
Il ne comprit que trop tard ce qui se déroula ensuite. L’éclair argenté d’un canif, une douleur fulgurante au niveau de l’aine. Il s’écroula lourdement sur le pavé crasseux, essayant désespérément de stopper l’hémorragie. Très vite, son sang se mélangea à l’eau de pluie pour s’écouler dans le caniveau.
D’un bon, son assassin se releva, se débarrassa en clin d’œil de ses frusques puantes et les jeta dédaigneusement sur le cadavre de Fehu qu’il abandonna à la vue des passants. Le message pour tous serait limpide : on respecte les lois de la Cour de la Miracle, sinon…
“Cœur ! Celui qu’en a pas en meurt.”
Le Magister Ungern pénétra dans le réfectoire social de la zone C-2a tel un conquérant, il ne savait pas faire autrement de toute manière. Il balaya du regard la salle où était alignée une vingtaine d'établis en acier poli fixés au sol. Dès son entrée, la plupart des gens avaient résolument plongé le nez dans leur plateau-repas, bien décidés à ne pas s’inquiéter de ce qui allait bientôt se dérouler dans le coin.
A priori, il n’y avait pas de membres de la Militia Frateris dans les parages. Tant mieux. A toujours vouloir se mêler de tout, ces empêcheurs de tourner en rond lui portaient méchamment sur le système ces derniers temps. Amateurs ! L’individu que l’Arbitrator recherchait, par contre, était bien là.
Rains Argo n’était d’ailleurs pas difficile à trouver pour peu qu’on s’en donne la peine car il n’avait jamais su faire dans la discrétion, ce qui est plutôt dommageable pour un contrebandier. Néanmoins, il semblait bénéficier de la protection de l’insaisissable Homme au Grand Chapeau, le Roi de la Cour des Miracles, ce qui faisait manifestement toute la différence.
Le truand portait un vieux blouson de cuir brun et élimé, les manches retroussées afin de se donner un genre. Malgré la distance, il empestait le tabac froid et la bière éventée, et une douche, si tant est qu’il n’en ait jamais prise une de sa vie, n’aurait pas suffit à faire disparaître cette odeur détestable.
Le cheveu gras, deux petites fentes profondément enfoncées dans leur orbite, un nez écrasé, des joues pendantes, des lèvres adipeuses et une frontière entre le menton et le cou malaisée à déterminer, tout dans sa physionomie reflétait assez bien sa personnalité : mauvaise. Bien évidemment, sa carrure de docker compensait ces tares. Brute épaisse, oui ; au grand cœur, certainement pas.
Siégeant tout au fond de la cantine, une fille d’une laideur sans nom sous le bras gauche et une choppe remplie à ras-bord de Torboyo dans la main droite, il racontait à ses porte-flingues l’aventure particulièrement drôle et salace qui était advenue à l’ami d’un ami. En somme, un tissu de mensonges cousus de fils blancs.
”…j’vous jure, bordel à queue, c’est tout comme j’vous explique. Les deux en même temps que j’vous dis.”
Les poings plantés dans les hanches, Ungern se plaça devant l’assemblée, encadré de quatre de ses meilleurs juges, tous équipés d’armes sub-létales.
“Rains Argo ?
- Ça dépend de c’que vous lui voulez.
- Je suis le Magister Ungern de l’Adeptus Arbites. J’ai un mandat d’arrêt contre vous. Veuillez nous suivre s’il vous plaît, nous avons quelques questions à vous poser en particulier.
- Oh ben c’est si gentiment demandé.”
L’escroc embrassa goulûment son amie en guise d’adieux, puis vida d’un trait son verre qu’il reposa violemment avant de renverser la table d’un coup. Ses comparses dégainèrent leur pistolet-laser aussitôt mais furent mis hors combat par les tasers des Arbitrators dans un concert de crépitements et de râles.
Argo ne demanda pas son reste et n’eut que trois enjambées à faire pour plonger rapidement au travers des portes à double battant qui menaient aux cuisines, tandis qu’une flashball tirée par le Magister vint se ficher profondément dans le mur attenant. A deux secondes près, Rains l’aurait pris dans la nuque. Inutile de le poursuivre, il connaissait le coin comme sa poche et aurait vite fait de les semer.
“Prévenez de suite l’équipe 2 qu’il est en chemin. Et qu’ils se tiennent sur leur garde…“
Il s’agenouilla pour inspecter les pieds de l’établi, désolidarisés à dessein du plasbéton depuis fort longtemps.
”…nous sommes sur son terrain. Ce saligaud savait que nous viendrons lui rendre visite tôt ou tard.”
Après un bref passage à la caserne, Ungern et ses hommes, accompagnés d’un renfort de poids, firent route vers les docks de l’astroport principal de Paladius à bord d’un rhino banalisé. A cette heure-ci, le périphérique était fluide.
L’endroit, quoique refait à neuf suite à l’explosion du vaisseau L’Alcide, avait vite retrouvé ces vieilles habitudes et était redevenu un véritable dépotoir où s’entassaient des milliers de containers en transit. Toute la capitale, Anulus, était d’ailleurs en reconstruction depuis quelques années. Les quartiers étaient rasés les uns après les autres pour laisser place aux premières fondations d’une nouvelle cité-ruche.
Ils firent finalement halte devant un entrepôt surplombé par l’une des lignes du monorail qui circulait inlassablement de jour comme de nuit. L’équipe 2, menée par Reynold Preston, surgit aussitôt de derrière une benne à ordures pour les accueillir et le Magister sortit à leur rencontre.
Preston n’était qu’un arriviste de la pire espèce, prêt à tout pour entrer dans les petits papiers de l’Inquisition. Il n’en était pas moins un juge efficace et chevronné sur le terrain. Son visage n’était plus qu’un masque de tissus cicatriciels rosâtres depuis qu’il avait été transformé en torche humaine lors des émeutes qui provoquèrent la destitution du Gouverneur Clayton il y a quelques années de cela maintenant.
“Au rapport.
- Le suspect Rains Argo est arrivé il y a une vingtaine de minutes. Quelqu’un l’attendait déjà.
- Qui ça ?
- Aucune idée. Il n’y a que deux individus d’après mon auspex.
- Bien. Déployez-vous.”
Alors que les Arbitrators se mirent en position pour encercler le bâtiment, Ungern frappa du plat de la main contre la paroi métallique du rhino. Le véhicule bringuebala un instant tandis que quelque chose de massif se déplaçait à l’intérieur, faisant grincer les amortisseurs. Un Ogryn, arborant une parodie d’uniforme de l’Arbites, descendit la rampe.
“Korg. Je vais avoir besoin de toi. Tu vois la porte blindée de cette bâtisse là-bas ? A mon signal, tu la défonceras. Tu as bien compris ?
- Euh… Ouais…
- Tant mieux. Equipe 1, vous le couvrez. Go !”
Tous se placèrent rapidement, comme lors des entraînements. Parfait. Ungern aimait l’ordre, dans tous les sens du terme. Il avait ça dans le sang, tout comme son petit frère qui était Commissaire dans la Garde Impériale.
Poing levé. L’Ogryn réagit au quart de tour et se projeta contre l’ouverture, la faisant sauter de ses gonds. Les membres de l'équipe 1 quadrillèrent alors la pièce et mirent en joue Rains et son hôte qui n’était nul autre que le Conseiller Hangman, l’éminence grise du Gouverneur de Paladius. Leur violente irruption ne semblait nullement l’importuné.
“Ah ! Ce cher Magister Ungern ! Nous parlions justement de vous. Désirez-vous un verre d’amasec ?
- N… Non. Bon sang, m’expliquerez-vous ce que vous faîtes ici avec cette… cette énergumène ?
- Disons que j’effectuais le bilan de compétences d’un des mes employés.
- Je… je ne comprends pas.
- Laissez-moi donc éclairer votre lanterne. Vous cherchez à mettre la main sur le patron de monsieur Argo et figurez-vous que c’est moi. Je suis celui vous souhaitez si ardemment coincer, l’Homme au Grand Chapeau.
- Considérez-vous alors en état d’arrestation !
- Tut, tut, tut. Vous m’en voyez désolé, mais vos Arbitrators sont aussi à ma solde, à l’exception de Reynold Preston qui doit sûrement être mort à présent.”
Hangman claqua des doigts et les juges tournèrent leurs armes vers Ungern, tandis que Korg le ceintura tout en douceur.
“Ai-je toute votre attention, là ? Vous ne noyauterez jamais la Cour des Miracles. Jamais. Tout Paladius est la Cour des Miracles, et j’en suis le seigneur et maître !”
Le serviteur assujetti à la timonerie ne fonctionnait plus. Il demeurait là, figé, ses prothèses mécaniques encore suspendues au-dessus de la console de pilotage dont les voyants clignotaient par rare intermittence. L'auspex était en panne lui aussi, tout comme les senseurs, tandis que le gyrocompas s'affolait. Les nerfs à fleur de peau, le capitaine du vaisseau de transport Demeter, Nathan Creek, avait donc repris les commandes manuelles non sans difficulté.
À ses côtés, le cuistot était en nage et s'épongeait régulièrement le visage rougeaud à l'aide de son tablier. Creek pensa d'abord que ce geste allait à l'encontre des règles d'hygiène les plus élémentaires. Mais à la réflexion, ça n'avait guère plus d'importance maintenant. Il ne faisait pas chaud dans le compartiment ; si le gros Panta suait à grosses gouttes, c'est parce qu'il crevait de trouille. Et pour cause…
Ainsi, ils avaient quitté le système de Varna deux semaines plus tôt et devaient rallier la Ceinture de Whitby le plus rapidement et discrètement possible. Comme à l'accoutumée, ils ignoraient totalement la nature de leur cargaison ou l'identité de leur client. En effet, dans ce genre de business, il n'y a jamais de pourquoi ni de comment. L'unique mot-clé est combien et la réponse se fait toujours en liquide.
Le premier incident eut lieu trois jours après leur appareillage : un des matelots, qui était de quart la veille, manquait à l'appel. Malgré des recherches systématiques, on n'en retrouva pas la moindre trace. Inexplicablement, il s'était bel et bien évaporé.
Nathan, contre l'avis de son second, le contremaître Shef Bosco, tenta d'apaiser les esprits et de remonter un peu le moral de l'équipage en ouvrant un tonnelet de vin bleu qui fut très vite éclusé.
Hélas, ce fut le tour de l'intendant Accon à peine un cycle plus tard. Il était en effet descendu à la cambuse pour son inspection quotidienne du fret et ne remonta pas. Bien que les fouilles furent plus intensives et minutieuses ce coup-ci, on ne remit pas la main sur lui. Une fois encore, pas la plus petit piste quant à ce qu'il était advenu de lui.
Évidemment, la tension et l'inquiétude grimpèrent d'un cran. L'idée du passager clandestin ayant été très vite écartée, tout le monde soupçonnait tout le monde. Les contrebandiers sont comme ça : à force de vivre dans l'illégalité, ils ont toujours quelque chose à se reprocher.
Par principe mais sans conviction, le capitaine revérifia le journal de bord technique du Demeter : signatures thermiques, nombre de combinaisons de survie, étanchéité des écoutilles, utilisation des pass. Rien à signaler. C'en était rageant. D'autant plus que la mutinerie couvait telles des braises sous la cendre. Creek n'eut donc d'autre choix que d'autoriser l'ensemble du groupe à accéder à la sainte-barbe et de s'armer en conséquence.
Néanmoins, deux autres hommes se volatilisèrent la nuit suivante, Jonas et son jeune fils Achab. Dans leur cabine commune, dont il fallut forcer la porte, on découvrit leurs tasses de capheum encore fumantes. Aucun indice de lutte, personne n'avait rien entendu.
Quoique que passablement anxieux, ils se consacrèrent tous entièrement à leurs tâches habituelles, préférant travailler plutôt que de cogiter et se laisser dévorer par l'angoisse.
Il n'y eu plus rien d'alarmant durant une semaine pleine. L'équipage se surprit même parfois à plaisanter, comme si de rien n'était, comme si tout cela n'avait été qu'un mauvais rêve. Pourtant, leur vigilance n'avait pas faibli d'un iota : personne ne restait jamais isolé plus que nécessaire, tous étaient armés jusqu'aux dents et sur le qui-vive.
Le danger refit finalement surface alors que Creek et Bosco étaient de faction au poste de pilotage qui subissait plusieurs baisses de tension inexpliquées. En dépit d'appels répétés sur l'intercom, le chef-mécano Caflat et ses aides ne donnaient plus signe de vie.
Cependant que Shef allait s'enquérir de la situation à la salle des machines, le capitaine se décida finalement à enclencher le transpondeur et la balise de détresse. Sans résultat, bien sûr… Il craignait un sabotage.
Soudain, sur les vieux moniteurs en noir et blanc, il vit son contremaître resurgir de la soute comme si le diable en personne lui courrait après. Avec horreur, Nathan contempla impuissant Bosco se précipiter dans le sas d'arrimage le plus proche. Il hurla quelques mots incompréhensibles à l'optique de la caméra et s'éjecta alors délibérément dans le vide froid de l'espace.
Creek fut rejoint sur les lieux du drame par les derniers membres d'équipage alertés par les cris. La giclée d'humeurs visqueuses et écarlates sur le hublot du sas ne laissait planer aucun doute quant aux chances de survie de Shef.
C'est alors qu'il apparut, à l'autre bout du corridor mal éclairé. L'inconnu était grand, pâle et émacié, sa bouche et son menton maculés de sang. D'où venait-il et où avait-il bien pu se cacher durant tout ce temps ?
C'était lui ! Tout était de sa faute !
Ni une, ni deux, les matelots se jetèrent sur lui pour lui faire payer ses exactions. Il les réduisit en charpie en un clin d'oeil. Seuls le capitaine et le cuisinier, restés prudemment et instinctivement en retrait, rebroussèrent chemin afin de se barricader dans le cockpit.
Telle était la situation, Creek s'acharnait sur la gouverne tout en essayant d'ignorer la voix, tantôt implorante, tantôt séduisante, derrière la fermeture et qui les invitait à le laisser entrer.
Combien d'heures s'étaient écoulées ? Nathan n'aurait pas su le dire. L'étranger continuait encore et toujours de leur parler, passant régulièrement des promesses aux menaces. Puis brusquement, après un très long mutisme angoissant, Panta poussa un long hululement navrant et pathétique, fit pivoter son siège et se lança d'un bond vers le bouton de déverrouillage.
NON !
Le capitaine pointa en hâte son pistolet-laser sur le dos du chef et ouvrit le feu sans hésiter. Malgré le geste désespéré de Creek, Panta avait déjà ouvert la porte métallique, scellant ainsi leur sort à tous les deux.