




Je me nomme Gabriel Legend. Je suis ce qu’on pourrait appeler un tératologue, un spécialiste des monstres en quelque sorte. Habituellement, j’agis en tant qu’agent freelance, allant là où bon me semble. Occasionnellement, je suis dépêché en “éclaireur” par l’Ordo Xenos afin de mener une première enquête et de valider la véracité de certains faits. La plupart du temps, ma seule intervention suffit pour apporter la lumière sur des phénomènes en apparence irrationnels. Plus rarement, ce que je découvre nécessite l’intervention de l’Inquisition.
Les événements que je vais vous conter remontent à deux ans maintenant et se sont déroulés sur Selintia 107, petite planète de type α qui avait subie il y a des décennies de cela une incursion ork. Par chance, l’invasion fut endiguée par l’intervention du très saint chapitre des Dark Exorcists.
Je fut mandaté par l’Inquisiteur Sridhar Souleymane qui prit contact avec moi via message astropathique. Cet homme, que je n’ai hélas jamais eu l’occasion de rencontrer en personne, est l’un de mes plus généreux donateurs et commanditaires. Des rapports alarmistes faisaient état de la présence d’une étrange créature suceuse de sang sur Selintia.
Ce monde agricole, dont la population n’atteint pas les trente millions d’âmes, est connu et reconnu pour la qualité des produits qu’il exporte auprès de tous les systèmes voisins. Les zones montagneuses, impropres à la culture, servent à l’élevage de chèvres et de grox.
Les premières journées de recherches consistèrent à récupérer un maximum d’informations auprès des autochtones. Nombre de témoignages n’était évidemment pas recevable : élucubrations de gens voulant attirer l’attention ou abusant de la bouteille, informations de seconde main, rumeurs, légendes étaient mon lot quotidien.
Toutefois, plusieurs dépositions s’avérèrent dignes de foi et présentèrent des points de concordances intéressants sur lesquels me baser. Toutes ces déclarations me permirent en effet de dresser un portrait-robot assez sommaire de la chose qui devait hanter la région : bipède d’environ 1m20, au corps cartilagineux et à la peau grise, une tête surmontée d’une longue paire de cornes aiguisées.
Le modus operandi du Chupacabra, comme l’ont surnommé les Selintiens, semble être toujours le même. Attaquant le bétail généralement de nuit, il ne s’en prend qu’à une cible à chaque fois. Les chairs ne sont pas déchirées ni les victimes mangées, seulement une succion pour drainer tout le sang par de petits orifices incisés sur plusieurs endroits du corps principalement sur la nuque.
J’ai pu ensuite recouper ces informations en pratiquant moi-même l’autopsie d’un grox qui aurait été agressé par la bête. Ce dernier ne présentait aucune mutilation ou trace de sauvagerie superflue. Les seules blessures apparentes étaient deux trous parfaitement propres et circulaires dans le cou.
Je remarquais que l’un de ces accrocs partait de l'os de la mâchoire, jusqu'au cerveau et plus précisément jusqu'au cervelet, le perforant et tuant donc immédiatement le grox. Ces détails semblaient indiquer une technique d'euthanasie évitant toute souffrance à l’animal durant sa mise à mort, ce qui implique également une certaine intelligence de l'assaillant qui avait ponctionné pas moins de seize litres de sang !
D’après la taille des lésions constatées, j’estimais aussi que les dents du Chupacabra étaient d’environ un centimètre à un centimètre et demi de diamètre.
Par chance, je découvris sur les défenses du grox d’infimes traces de sang, sans doute s’était-il débattu un peu malgré la vélocité de son agresseur. Une analyse sommaire ne me permit pas de trouver une compatibilité avec une quelconque espèce connue. Ce qui n’excluait pas pour autant l’éventualité d’une mutation spontanée ou provoquée par je ne sais quel esprit retors et malade.
Il était temps pour moi de passer à l’action proprement dite et d’intervenir sur le terrain. La transhumance pour la région d’Apachecta représentait une occasion idéale.
Mon choix pour cette contrée n’avait rien de gratuit. Outre l’évidence du traditionnel estivage, ce secteur était assez déboisé et peu vallonné, ce qui réduisait considérablement les possibilités pour d’éventuelles cachettes ou solutions de repli pour mon gibier.
Qui plus est, les activités du Chupacabra y avaient été déjà recensées à plusieurs reprises. En effet, un berger me présenta le moulage d'une trace récente : un sabot aux bords concaves à la forme quasi ronde et se terminant en deux doigts en pince. D’après les dimensions, j’estimais ainsi le poids de la bête entre 30 et 45 kg. Le portrait-robot de cette chose s’affinait un peu plus encore.
Le terrain de chasse était donc défini et je n’eus aucune peine pour recruter de nombreux volontaires afin d’organiser une battue. Les Selintiens, une vingtaine, avaient à cœur de mettre un terme définitif aux actions du suceur de sang et je ne les comprenais que trop bien.
Nous dûmes patienter encore près de trois jours pour le nouveau cycle lunaire, car le Chupacabra opérant ordinairement à la faveur de la nuit, il n’était pas question et trop dangereux d’agir en pleine obscurité. Je mis donc tout ce temps à profit pour peaufiner les derniers détails et tendre les filets de notre implacable piège.
Nous étions donc répartis en huit groupes de trois, chacun surveillant discrètement l’un des troupeaux. Pour le matériel, j’avais prévu des vox rudimentaires et des lampes à batterie. Tous, bien sûr, étaient venus avec leur propre fusil. Ils ne devaient s’en servir qu’en dernier recours : je voulais l’animal de préférence vivant.
Quant aux pâtres, je leur avais aussi donné des consignes strictes et défendu d’intervenir, quelle que soit la situation. Je craignais trop un acte impulsif et irréfléchi de leur part. Inutile qu’ils donnent l’alarme à cause d’un simple chiroptère.
En cette saison, les nuits étaient terriblement froides. Néanmoins il n’était évidemment pas envisageable une seule seconde d’allumer le moindre feu. L’attente fut par conséquent longue et pénible. Chaque soir, emmitouflé dans une épaisse couverture et ma carabine hypodermique à portée de main, je rongeais mon frein. Mais la persévérance paie toujours…
Au bout d’une semaine, le Chupacabra se manifesta enfin. C’est l’équipe 6 qui le détecta, rôdant à proximité du cheptel dont ils avaient la charge. En catimini, nous nous mîmes alors tous en branle pour l’encercler en prenant bien soin de nous déplacer sous le vent afin de ne pas nous faire repérer.
Malgré la pénombre, je l’entraperçus fugacement parmi les herbes hautes. Il était tel que je me le figurais, un véritable prédateur. L’éclat opaque de la lune blafarde se reflétait dans ses yeux, pareils à ceux d’un chat. Il devait être nyctalope, avec un champ visuel exceptionnellement large.
A mon signal, quelques-uns des Selintiens se mirent à jouer de leur pandero, un tambourin traditionnellement employé lors de la Noche de los Muertos (un rituel païen local pré-Imperium). Aussitôt, la créature se mit à détaler, rabattue dans ma direction comme escompté. Nerveuse et musculeuse, elle se mouvait avec aisance et habilité.
Rapidement, j’épaulais mon arme et retint ma respiration, le doigt crispé sur la détente, prêt à ouvrir le feu. Mes deux compagnons demeuraient en avant pour former un entonnoir. D’ici peu, j’allais l’avoir dans ma ligne de mire.
A venir…