Au nom de l'Empereur !

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Gecko Holland mâchouillait nerveusement son cigare d'algues. La présence de Newmeier dans son échoppe clandestine le rendait mal à l'aise. Comment diable cet Inquisiteur avait-il pu le trouver, lui d'habitude si discret ? Quel fils de grox avait osé la trahir ? Et pourquoi donc ne l'avait-il pas encore exécuté ?

Newmeier examinait lentement, très lentement, l'ensemble des rayonnages et des tréteaux du local mal éclairé. Partout, des armes xénos, l'équivalent de sept longs mois de trocs, de marchandages et de pots-de-vin. Tout son stock risquait de partir bientôt en fumée s'il ne la jouait pas finement. Capable d'acheter et de vendre absolument n'importe quoi, Gecko se devait de donner le meilleur de lui-même et négocier sa propre vie.

- Mais sinon, ô Seigneur, que me vaut l'honneur de votre illustre présence dans mon humble commerce ?

Newmeier ne répondit pas, se contentant de lui jeter un regard en biais, vide de toute expression. Puis, il reprit son inspection, paisiblement, les mains jointes dans le dos. Ce lourd silence était inquiétant. Et le serviteur-guerrier barrant l'unique sortie n'augurait vraiment rien de bon…

- Holland, lâcha enfin l'Inquisiteur, l'exotisme de vos marchandises me laisse perplexe. Arrêtez-moi si je me trompe, mais votre petit business ne serait-il pas illicite ?

Gecko préférait se taire pour l'instant. Newmeier avait vraisemblablement l'air enjoué et ironique, le contrebandier ne devait pas baisser sa garde pour autant. L'agent de l'Imperium lui faisait dos à présent et continuait à déambuler dans la pièce, jetant parfois un coup d’œil de ci de là.

- Mmmh… Je constate que j'ai toute votre attention, Holland, aussi ne vais-je pas faire patienter plus longtemps l'homme d'affaires que vous êtes. J'ai l'intention de provoquer quelques incidents et votre armement pourra… Mmmh… Disons, servir comme pièces à conviction.

Une lumière rouge s'alluma dans la tête de Gecko. L'Inquisiteur lui révélait ses plans et n'était pourtant pas du genre à laisser des témoins gênants derrière lui. Il était temps de prendre la tangente pendant qu'il en avait encore l'occasion. Le plus discrètement possible, le trafiquant amorça un semblant de recul.

- Ignis !

A ce seul mot, le serviteur-guerrier se mit en branle. La visière du casque maintenant relevée dévoilait des yeux de psychopathe. Les intentions de la créature ne laissaient planer aucun doute : le tuer. Le monstre décérébré n'avait néanmoins pas fait un pas qu'il bascula en avant et s'écroula de tout son poids, une épée énergétique fichée entre les épaules.

Une silhouette émaciée se tenait dans l'embrasure de la porte. Newmeier n'eut pas l’occasion d'esquisser le moindre geste. Une détonation, et un petit trou rouge dégoulinant de sang dans le front.

Le nouvel intervenant s'avança dans la lumière. Portant une gabardine d'un noir de jais, l'homme posa un pied sur le cadavre du serviteur-guerrier et extirpa d'un coup son épée. Barbiche et cheveux blancs, il lui sourit.

- Monsieur Holland je présume, il semble que je sois arrivé au bon moment.
- Je ne sais pas qui vous êtes, bafouilla Gecko, pourtant sachez qu'entre nous, c'est désormais à la vie, à la mort !
- Calmez donc votre enthousiasme, vous n'êtes pas encore tiré d'affaire. Mais laissez-moi d'abord m’introduire, je me présente : je suis l'Inquisiteur DeSaintes, de l’Ordo Xenos.

Le marchand d'armes sentit une sueur froide descendre le long de sa colonne vertébrale. Il savait l'individu à ses trousses depuis des années et lui avait déjà échappé in-extremis plusieurs fois.

- Je vois que l'évocation de mon nom ne vous laisse pas indifférent. Toutefois, rassurez-vous. Il n'est plus question pour moi de vous punir pour vos petites incartades, pour l’instant…
- Et… Et pourquoi cette soudaine mansuétude ?
- Tout simplement parce que, pour une raison que j'ignore, vous avez vos entrées dans le vaisseau-monde Shemash et que j'ai bien l'intention de m'y rendre avec votre aide.
- Comment pouvez-vous être au courant de cela ?
- Mes sources ne vous intéressent pas, monsieur Holland. Je vous invite à ranger rapidement votre attirail, nous partons sur-le-champ.

Gecko n'avait pas le choix dans l’immédiat et devait obéir. Il allait lui falloir échafauder une stratégie au plus vite pour se débarrasser de DeSaintes car les eldars risquaient de ne pas apprécier du tout cela.



]2[

Arcadia avait beau être la plus grande ville de la planète minière d'Olympie VII, l'éclairage n'en était pas moins réduit à un strict minimum, un néon faiblard tous les deux cents mètres. L'expansion anarchique de l'agglomération n'avait engendré que des méandres de ruelles sales et sombres dans lesquelles il était facile de se perdre. L'endroit idéal pour fausser compagnie à ce nouvel associé auto-proclamé selon Gecko.

L'absence de vie à cette heure tardive de la nuit et le vrombissement constant de la chenillette-tractor transportant ses marchandises commençaient à lui peser sur les nerfs. A la réflexion, ce qu'il y avait dans le petit véhicule n'était finalement qu'un petit stock en comparaison de ses réserves disséminées dans de nombreuses planques, et il pouvait bien s'autoriser à les abandonner sur place.

C'était décidé, dette d'honneur ou pas, à la première occasion, il prendrait ses jambes à son cou. Se permettre d'emmener DeSaintes jusqu'au vaisseau-monde Shemash était tout bonnement impensable : Hiryon, le contremaître des docks et son contact eldar à bord, n'allait pas du tout goûter la surprise et le lui faire payer comme il se doit.

A peine étaient-ils arrivés devant les lourdes portes blindées du spatioport que le contrebandier fit trébucher l'Inquisiteur d'une violente bourrade. Sans perdre un instant, ni demander son reste, il piqua un sprint à travers la grande esplanade vide.

- Halte ! Halte ! S'égosillait DeSaintes.

Il pouvait toujours crier, Holland n'en avait cure. Sitôt arrivé de l’autre côté du parvis, il bifurqua dans une des artères transverses pour se retrouver nez à nez avec trois gueules de fusil-laser. La Milice ! Coincé !

A peine le contrebandier avait-il repris haleine que l’agent impérial les avait rejoint.

- Voyons Holland, dit-il sardoniquement, vous m’avez sous-estimé et moi, je connais votre réputation. J’avais fait sécuriser le périmètre et placer l’Aile Rouge sous surveillance.
- Je constate que vous avez tout prévu.
- En effet, oui. Puis-je enfin compter sur votre entière et volontaire participation ? Ou dois-je user d’autres méthodes pour vous convaincre ?
- Vos arguments sont décidément les meilleurs. Mais savez-vous vraiment où vous vous apprêtez à mettre les pieds ?
- Je connais les dangers que recèle cette mission. Néanmoins, pire nous attend si nous ne tentons pas le périple.

Après tout, DeSaintes semblait sûr de lui et Gecko commençait à se dire qu’il pouvait bien rentabiliser cette équipée. L’appât du gain et sa nature d’aventurier avaient repris le dessus. Résolument, il prit la direction du spatioport.



]3[

Une bière-squigg. Ça faisait maintenant quatre jours qu’il ne s’était pas envoyé une bonne bière-squigg. Gecko aurait fait n’importe quoi pour une boisson alcoolisée bien fraîche. Mais sa réserve personnelle se trouvait dans ses quartiers où s’était justement enfermé ce maudit Inquisiteur. Quatre jours que DeSaintes n’en était pas sorti, passant le plus clair de son temps à compulser des tas et des tas d’archives impériales et de vieux manuscrits avec l’aide de Seinfield, son acolyte.

Ce jeune homme ne lui avait encore jamais adressé la parole depuis leur première rencontre, se contentant parfois d’un geste, à priori amical, de sa main bionique. Holland n’avait pas encore su déterminer si cet individu lui était antipathique ou juste indifférent.

Le marchand d’armes ne s’était même pas rendu compte de la présence de DeSaintes et sursauta lorsque celui-ci lui parla :

- Shemash ne va pas tarder à être en vue, n’est-ce pas ?
- Bon sang ! Vous ne pouvez pas être un peu moins discret ? Et d’abord, qu’est-ce qui peut bien vous faire penser que nous sommes à proximité du vaisseau-monde ?
- Tout simplement parce qu'on peut vous entendre hacher menu votre cigare d’algues depuis les coursives. Vous êtes de plus en plus anxieux, Holland, c’est un signe qui ne trompe pas et vous trahit. Puisque vous connaissez le circuit qu'effectue ces eldars, nous ne devons plus en être très loin à présent.

Disant cela, l’Inquisiteur s’était confortablement installé dans le second siège de pilotage, les mains jointes derrière la tête et les jambes croisées sur le bord de la console. Quelle désinvolture ! Gecko s’était toujours imaginé les membres de la très sainte Inquisition comme des êtres froids et austères. Mais celui qui se tenait à ses côtés était, contre toute attente, plus proche de l’humain ordinaire, peut-être juste un peu plus calme. Le même calme qui précède la tempête. Un buzzer se fit entendre, tirant le marchand d’armes de ses pensées.

- Nous allons bientôt être en visuel. C’est sûrement le moment de jouer carte sur table et de m’expliquer vos intentions.
- Après tout, pourquoi pas ? Capella Secundus est actuellement en proie à une crise sans précédent. L’Inquisiteur Ezekiel et moi-même avons récemment mis à jour l’existence de deux cultes hérétiques. Le premier composé de genestealers, le second d’adorateurs du Chaos soutenus par des Word Bearers.
- Des Space Marines du Chaos !
- Oui. Et ces derniers cherchent à provoquer ce qu’ils appellent le Jihad Noir, l’invocation d’un démon extrêmement puissant et dangereux dont nous ignorons tout pour l’instant. Notre seule certitude est que l’avènement de cette créature maléfique aura lieu lors de la Pâque Impériale. Selon Ezekiel, les xénos de Shemash seraient en possession d’un artefact qui nous permettrait de renvoyer le monstre dans le Warp. D’où notre voyage.
- Et comment comptez-vous convaincre les eldars de vous confier ce précieux objet ?
- Je n’en ai aucune idée ! Il va nous falloir improviser et être très persuasif.

Gecko ne rétorqua pas, choisissant de se concentrer plutôt sur la délicate manœuvre d’approche. Finalement, il aurait préféré ne rien savoir.



]4[

Le vaisseau-monde Shemash n'était encore qu'un point lumineux, perdu parmi les étoiles brillantes. Mais à mesure que l'Aile Rouge, convoyé par deux chasseurs eldars de classe Darkstar, s'en approchait, sa forme oblongue se précisait, offrant toujours plus de détails à Holland et DeSaintes.

Au premier abord, l'immense navire ressemblait à un énorme banc de corail présentant quelques étranges symétries de-ci de-là. D’immenses voiles solaires, d'un blanc laiteux, flottaient dans le vide spatial d'une façon déconcertante de naturel, comme mues par leur propre volonté.

Une pulsation sur la surface nacrée de ce qui devait correspondre à la proue attira l’œil de l'Inquisiteur. Une plaie visqueuse s'ouvrait progressivement sur la coque faîte de moelle spectrale, libérant des vapeurs d'eau qui se glacèrent quasi immédiatement. Une pulpe irisée s'échappa alors de l'orifice : un nouveau Dôme de Cristal poussait devant eux telle l'éclosion d'une fleur au petit matin.

L'Aile Rouge, toujours suivi de près par les escorteurs, surfait à présent entre de gigantesques ziggourats ciselées pour rejoindre la poupe du vaisseau-monde et ses quais d'embarquements. Le contrebandier fit stationner un instant sa navette devant ce qui semblait être la bouche d'un géant cyclopéen prêt à les avaler, et s'y engagea.

- Ça, c'est pas normal, souffla Gecko.
- Quoi donc ?
- Les lumières. D'habitude, les docks sont éclairés comme en plein jour. Et ils sont très animés. En général, ça grouille partout.
- Mmmh… Bon, voilà ce que nous allons faire : posez-vous et sortez. Je me placerai en retrait juste derrière vous pour vous couvrir et Seinfield restera à l'intérieur, au cas où. On avisera ensuite.
- Tu parles d'une bonne idée ! Vous m'envoyez tout droit au casse pipe ! C'est pas franchement un plan ça !
- Quelque chose à redire peut-être ? Grinça le vieil homme, la main déjà posée sur la crosse de son bolter.
- Mouais, non, ça va. J'y vais, j'y vais.

Le marchand d'armes était tout sauf à l'aise lorsqu'il descendit la passerelle de débarquement et à peine eut-il posé le pied sur le sol que le hall s'illumina. A dix pas de lui se tenait un eldar en robes rouge sang, le visage fardé de blanc avec des larmes noires peintes sur ses joues. Il était flanqué de deux Fantômes Centaures dont les armes étaient directement braquées sur l'Aile Rouge. Le xénos s'avança vers lui.

- Je suis Uluan Athbah et serais votre Catumen, votre ambassadeur. Corka Gecko Holland, soyez le bienvenu sur Kienash Shemash, vous et votre ami qui reste tapis dans l'ombre. Allez, vous pouvez nous rejoindre Seigneur Inquisiteur Esteban DeSaintes ! Nous vous attendions.

L’agent impérial fit son apparition. Il s’avança d’un pas résolu et s’arrêta à un mètre à peine du Prophète. Il ne fit aucun geste agressif, se contentant d’inclinant la tête en signe de salut et de respect.

- Force m'est d'avouer que votre accueil me surprend. Je prévoyais une attitude plus hostile de votre part.
- Ne vous y trompez pas, Esteban DeSaintes. A nos yeux, vous n'êtes qu'un insecte sur l'arbre de vie eldar. Mais nous sommes capables de discerner les écheveaux du destin à travers l'espace et le temps. Nous savons que vous avez besoin de notre aide et vous pouvez nous être utile pour vaincre le Sha'eil Taan.
- Le Sha'eil Taan ? Est-ce ainsi que se nomme le démon qui sévit sur Capella Secundus ?
- Le Sha'eil Taan existe depuis l'aube de la vie et son véritable nom s'est perdu à travers les siècles. Nous ne savons que peu de choses sur lui. Serviteur de Tzeentch, vous ne pourrez le détruire, mais seulement le bannir.
- Et bien entendu, vous savez comment procéder.
- Avec ceci !

Joignant le geste à la parole, Athbah lui tendit un objet, caché jusqu'ici dans les plis de sa tunique.

- Le Kiam Lir. J'espère que vous saurez apprécier l'ironie, Esteban DeSaintes.

L’Inquisiteur était abasourdi : il s'agissait d'un marteau doré, semblable à l'arme de prédilection des membres de l'Ordo Malleus et bien différent de l'équipement habituel des eldars.

- Je vous confierai le Kiam Lir, Esteban DeSaintes, à une seule condition.
- Et quelle sera-t-elle ?
- Que vous nous le restituiez ensuite car, bien après votre mort et celle de vos enfants, le Sha'eil Taan reviendra de nouveau pour étendre son règne de terreur.
- Mais qu'adviendrait-il si je préfère le garder ?
- Ne soyez pas aussi borné que votre défunt Maître Reinhardt.
- Que… Comment osez-vous ?!
- Nous avions prévenu Ulysse Reinhardt du danger qui l'attendait sur ce monde nécrontyr. Pourtant, il n'en a fait qu'à sa tête.
- Vous connaissiez mon Maître, je ne l'ai jamais su… Et bien soit, le Kiam Lir vous sera rendu.
- Qu'il en soit ainsi. Elith.

Les deux hommes n'eurent pas tourné les talons qu'Athbah les interpella.

- Ah ! Gecko Holland ! Je présume que vous n'êtes pas venu les mains vides… Hiryon vous attend. Le contrebandier ne put réprimer un sourire de satisfaction.

L'Aile Rouge était déjà bien loin de Shemash et, ni Holland, ni DeSaintes n'avaient encore dit quoique ce soit. L'Inquisiteur tira une barrette de Lho de sa gabardine et l'alluma. Le trafiquant fit de même avec son cigare d'algues.

- Finalement, on n'a pas fait une mauvaise journée.

-]fin de Au Nom de l'Empereur ![-