Victor - Challenge d'écriture n°24

2ème au classement général.

  • Note finale : 15.2/20
    • Originalité : 7.7/10
    • Ecriture : 7.6/10

La rue entière puait la mort et la chair calcinée, je tombai au sol et vomis mes tripes sur l’asphalte. C’était verdâtre, chargé de bulles et d’esquilles de quartilage. La vue brouillée, je tentais désespérément de me redresser sur mes genoux meurtris. Mais le vertige me l’interdit et je sombrai sans comprendre comment dans un cauchemar nauséeux.
Le sol se déroba sous moi comme s’il devenait liquide, j’avais l’impression de couler dans les profondeurs abyssales d’un océan de protoplasme. Je voyais des gueules hérissées de crocs effilés comme des arrêtes de poisson. Des yeux globuleux et déments éclosaient comme des boutons au bout de tentacules barbelés. Des griffes fourchues arrachaient des lambeaux de chairs innommables. Tout s’agitait de manière obscène, des spasmes convulsifs de serpents s’enfouissant sous le sable. Une cacophonie de cris de douleurs me déchirait les tympans, comme un bruit blanc craché par une radio poussée au maximum de sa puissance sonore. L’espace de quelques instants infinis, un rire dément, inhumain, titanesque éclipsa tout. Les cris en étaient étouffés, et tous mes sens brouillés remplacés par mon ouïe saturée. J’émergeai de cet état hébété comme un nouveau né lacérant son placenta, pour tomber dans un cauchemar pire encore.
Des crochets et des chaînes transperçaient tout mon corps, mes cris insonores m’écorchaient la trachée comme du papier de verre. Je sentais des barres en fer incrustées de rouille racler contre mes dents, des roulettes de dentiste perforer mes yeux pour s’enfoncer au plus profond de mon cerveau, des insectes mécaniques creuser leurs chemins sous mes ongles…
Je tombai à nouveau. Je n’eus pas le temps de me sentir soulagé par l’abandon des tortures, déjà le rire retentissait et balayait tout en broyant mon cerveau.
Obscurité. Humidité. Puanteur. Etouffement. Une armée de scolopendres se ruait à l’assaut de mon nombril pour pénétrer mes entrailles. J’essayai en vain de me recroqueviller en position fœtale pour leur échapper. Mes membres engourdis ne m’obéirent pas, pareils à ceux d’un cadavre. Je sentais la vermine se rependre en moi, envahir mes organes… Deux antennes palpitantes sortirent de ma bouche, suivies par un scolopendre monstrueux qui la distendait pour s’en extirper. Je ne pouvais pas hurler ni respirer. Mon corps tétanisé se cambra comme un arc. Il se cambra tellement que ma colonne vertébrale finit par céder en son milieu avec un craquement sec. Mes côtes déchirèrent mes flancs, mes viscères écrasés jaillirent de mon abdomen ouvert.
L’espace se referma autour de moi. J’étais dans une pièce réduite, l’atmosphère délétère d’une chambre d’enfant malade me pris à la gorge. J’étais toujours plié en deux: mes jambes et mon bassin étaient posés sur le sol tandis que mon torse faisait face au plafond. Deux bras puissants me saisirent avec la force d’une nourrice autoritaire. Sa voix rappeuse et glottale entra dans mes tympans comme un liquide:

«Mange, mange, il faut manger.»

Sa main attrapa mes intestins éparpillés sur la moquette et me les fourra dans la bouche. La nausée les repoussa de toutes ses forces, mais c’était peine perdue. Je m’étouffai.
La sensation d’étouffement perdura malgré les spasmes de mon corps désarticulé. Le manque d’air envahit tout mon être sur le point de mourir.
La douloureuse délivrance vint quand la voix éructa encore:

«Respire.»

Les mains se glissèrent dans la déchirure ouverte par mes os brisées pour saisir ma cage thoracique et l’ouvrir en deux. Bruit de chair déchirée et de côtes arrachées de leur support. Colonne vertébrale vrillée. Mais poumons déchiquetés et exposés à l’air libre sont noyés de sang.
Le rire retentit, faisant voler en éclat mon corps et mon esprit mutilés. J’avais l’impression d’être écartelé par des crochets de boucher. Le rire infernal prenait possession de mon être et croissait en puissance et en inhumanité, semblant se délecter de ma dislocation. Tous mes sens saturés par la douleur, je succombai à son influence et commençai à me réjouir avec lui. Mon plaisir à être déchiré en lambeaux sanguinolents et putréfiés égalait le sien, et je me rendis compte avec une joie malsaine que c’était moi qui riait. L’entité hilare et moi ne faisions plus qu’un.
Je commandais aux puissances de la ruine et leur ordonnait de me massacrer de plus belle. Je nageais avec délectation dans une mer d’ongles et de crocs empoisonnés, de langues fourchues, de tessons de verre et de chaînes rouillées en laissant derrière moi une traînée de sang poisseux.

*

Je me relevai difficilement. Mes genoux étaient écorchés par le goudron et ma chemise hawaïenne trempée de sueur. L’autochtone m’observait d’un air amusé, bien à l’abris derrière sa marmite de friture. J’attrapai ma femme par la main et l’entrainai derrière moi après avoir réajusté mes tongs.

«Putain mais qu’est-ce qu’ils mettent dans leur bouffe ces mecs? Allez viens il doit bien y avoir un Macdo quelque part dans cette foutue ville.»

Je ne suis pas fan du coté “gore” et trop en décalage avec la fin qui ne m'apparait pas aussi drôle qu'elle le devrait. Quoi qu'il en soit, le style est bon et ça se lit bien. Je ne suis pas partisan de tels effets pour une “blague”. Dans le fond, je suis un peu “vieux jeux”

… trop de piments peut-être ?
Bon, j'espère que ce n'est pas du vécu, sinon tu as du dégusté, si je puis dire.

Il n'y a rien que du remplissage dans ce texte. Une longue description n'est pas une nouvelle.

Style prenant, pas de redondance malgré un thème longuement développé, très bonne évocation par l'écriture. Un tour de force stylistique. Chute sublime, complètement surprenante, très très bonne. Un poil HS, mais c'est tellement bon que j'en reprendrai.

Plutôt bon, tout ça ! On sent venir à pas de géant un coup de théâtre à la fin, bien entendu, et mon seul reproche serait sans doute que, parmi la dizaine d’idées de coups de théâtre possibles qui me vint au fil de la lecture, ce ne fut pas un des plus originaux qui fut retenu par tes soins… pourtant, vu le comique que tu ajoutas à la situation (les tongs, la chemise hawaïenne…), le décalage fonctionne parfaitement et on a donc là un bon texte efficace même si, dans sa folie, il reste un rien trop peu fou… un peu trop « scolaire » en ne jouant que sur les mots et pas encore sur la structure (comme le fait mon décidément favori de cette fois, le n°8). Il y a, à n’en pas douter, une nette augmentation du niveau global des textes depuis ma dernière participation aux concours d’écriture. Quand j’ai commencé à écrire pour l’ami Ator’, ce texte aurait été le meilleur de la fournée. Ce n’est pas le cas cette fois, à mon sens.

Atorgael voulait des viscères, le voici servi !
C'est… tout simplement dégoutant
Une très bonne chute qui en fait finalement un texte humoristique.

Progression prenante accompagnée de quelques effets de style, puis dénouement inattendu. J'aime.

J'aime le mauvais goût de ce texte et la chute délirante qui le clôt. Les descriptions sont des classiques du genre mais sont bien écrites.