In Vino Veritas ?

Weerk – Baal-Moloch

Paragraphes écrits par Weerk : 1 – 3 – 5 – 7 – 9

Paragraphes écrits par Baal-moloch : 2 – 4 – 6 – 8 -10

Les deux armées

1

Cette journée là avait débuté comme les précédentes. Une certaine habitude s’était donc instaurée. On se réveillait. On déjeunait. On s’équipait. On se mettait en rang. On se déplaçait jusqu’à la plaine. On s’arrêtait. On attendait. On ne s’étripait pas. Et le soir on retournait au campement pour recommencer le lendemain.Il faut dire que notre général était un génie. Il inaugurait, pour l’occasion, une nouvelle tactique dite de “la mise à bout de patience”. Il avait décidé d’avoir le throng nain à l’usure et de le laisser venir à nous. Nous attendrions le temps nécessaire.

C’était, à priori, un bon calcul. Courts sur pattes comme ils sont, on aurait eu le temps de les voir venir. Enfin, au quatrième rang de ma phalange, je n’aurais probablement pas distingué grand-chose ; à la différence, espérais-je, de nos archers.

Notre vénéré général avait cependant omis un point capital lors de l’élaboration de son stratagème. Comme il n’était pas un féru de la psychologie naine, il avait simplement oublié que plus butté qu’un nain, il n’y a pas. Et oui, la patience est l’art d’espérer.

2

La colère commençait à monter dans nos troupes : nous étions à jeun. Des jours de sobriété en attendant cet affrontement qui n’arrivait pas. Mais nous avions donné notre parole, nous n’engagerions pas le combat les premiers. Et parole de nain est parole d’honneur. L’attitude de ces humains méritait bien d’être fait mention dans le Grand Livre des Rancunes ! Profiter ainsi de notre serment, tenter de nous pousser ainsi à la faute !Rien n’y fit : pousser nos cris guerriers, insulter leurs ancêtres, marteler de nos armes nos boucliers durant des heures,… Ils ne bronchèrent pas d’un poil. Doruin avait même suggéré de leurs montrer nos arrières-trains pour susciter une réaction, mais nous n’allions pas nous abaisser à ça. De toute façon, nous n’avions d’autre choix que de patienter et ces crétins en face seraient morts de vieillesse que nous serions toujours là, hardis et vaillants.

La journée touchait déjà à sa fin. J’avais faim et le gosier sec. Je sentais comme une mélancolie descendre sur mon âme à l’idée que je ne pourrai étancher ma soif qu’avec de l’eau. Que n’aurais-je pas fais pour la douce amertume d’une bière sur ma langue ? Foi de Torin Briseroche, les humains devaient payer pour ça ! Enfin, il me restait toujours la possibilité de me fumer une bonne pipe ; voilà qui me détendit un peu.

3

Cette fameuse journée ne devait cependant pas se terminer comme les autres. Tout l’après midi, j’avais eu le sentiment que la monotonie routinière que j’avais adoptée avec joie, touchait à sa fin. Effectivement, dés notre retour au campement, notre capitaine me convoqua. Trapus, la carte de l’empire se dessinait sur son visage rougeaud. Il ne crachait jamais, par politesse bien entendu, sur un bon godet de tord boyaux aimablement offert. Il ne me laissa pas le temps de me présenter :-On m’a dit que tu es le plus débrouillard de la phalange. Est-ce vrai ?

Sentant venir la tuile, je lui répondis bien évidement que non. Mais en plus d’être porté sur la bibine notre capitaine semblait, comme tous les chefs, un peu dur de la feuille. Aussi poursuivit-il sur sa lancée :

-Tant mieux ! Notre général va bientôt fêter son anniversaire et ce n’est pas parce que l’alcool est interdit que je ne trinquerai pas à sa santé. Alors tu vas aller battre la campagne environnante, trouver et me rapporter quelques bouteilles. Le tout discrètement hein ?

Ce fût de la sorte que mes certitudes pour le lendemain s’étiolèrent.

4

Je fus tiré de ma torpeur enfumée et délicieusement odorante par la lourde main calleuse d’Ogar, notre Thann, sur mon épaule. Me retournant, je vis bien à son froncement de sourcils broussailleux qu’il n’était pas d’humeur joviale et cela ne m’étonna guère car sa réputation n’était plus à faire : comme certains d’entre nous, il avait l’eau mauvaise…Je me contentais donc de garder le silence et lui proposait mon sourire le plus affable, l’invitant ainsi à s’en ouvrir à moi. Bien mal m’en prit car ce que je pensais n’être qu’une discussion amicale se révéla rapidement être une injonction, absurde au demeurant, à laquelle je devais me plier, évidemment.

Ainsi donc, sous prétexte que j’étais l’un des nains les plus rapides et les furtifs de notre Throng, j’avais pour objectif de mettre le feu cette nuit à tous les tavernes alentours pour priver à son tour l’ennemi des plaisirs grisants de l’alcool. “Œil pour œil, tonnelet pour tonnelet !” ajouta-t-il pour donner du poids à son propos.

Certes la stratégie n’était pas des plus nobles, mais contre de telles énergumènes qui cherchaient à user contre nous et mettre à bas ensuite nos plus ancestraux principes, la manière importait finalement peu. C’était donc résolument (et armé jusqu’aux dents) que je m’enfonçais dans la plus obscure des nuits.

5

Je partis donc, à la nuit tombée, avec trois de mes camarades que la promesse faite de devoir goûter l’objet de notre recherche -il était hors de question de rapporter un breuvage frelaté à notre vénéré capitaine- avait finalement décidés.Cette secrète mission s’annonçait donc sous les meilleurs hospices et nous prîmes parti de nous diriger à l’opposé des feux de camp du throng nain, bien visibles de l’autre coté de la plaine. Ce fut Claquette qui me fit remarquer qu’il devait y avoir du charivari chez les nabots. En effet, un nouveau foyer était apparu, esseulé assez loin sur la gauche de leur campement. Peut-être la stratégie de notre général commençait-elle à porter ses fruits.

Ce furent finalement les voix d’une discussion animée qui nous dirigèrent vers une chaumière plus que modeste. Quel ne fut pas alors notre étonnement de distinguer, sur le pas de la porte restée ouverte, un chauve courbé en deux, les mains sur les genoux. Il tentait visiblement de reprendre son souffle tandis que deux échalas se criaient dessus à grand renfort de gestes.

Je crus comprendre qu’il était question d’incendie…

6

Ainsi donc, puisque l’on m’avait chargé de mettre en place une politique de la terre brûlée pour attiser la colère de ces maudits humains et peut-être enfin les pousser à en venir aux armes, tout y passa : la ferme isolée, le cabanon abandonné, l’auberge remplie de soifards. Je boutais le feu à la moindre petite bâtisse que je trouvais sur mon chemin, car après tout, je n’étais pas là pour faire dans la dentelle.A chacune de mes visites, je pris bien soin de garder un souvenir que j’oubliai ensuite volontairement sur le site suivant, m’assurant qu’il serait aisément retrouvé par les locaux. Ces derniers ne manqueraient pas alors de soupçonner leurs voisins d’un odieux méfait. Tant qu’à jouer les vilains, autant y aller franchement !

Jusqu’ici, je n’avais rencontré personne et n’avait pas eu à utiliser mes armes. Je surgissais des ténèbres en silence, exécutais rapidement ma petite affaire dans un foyer endormi et me fondais à nouveau dans la nuit tout aussi vite, à la recherche d’une nouvelle cible. Mais il y avait beaucoup de remue-ménage dans la maisonnette que j’observais à présent.

Ma précédente victime, qui n’avait pas eu à perdre son temps à se cacher, m’avait devancé, filant tout droit vers l’habitation la plus proche pour chercher de l’aide. Aide qui lui fut refusée. Ceux-là n’avaient manifestement pas besoin de mon coup de pouce habituel : ils s’haïssaient déjà cordialement et en vinrent rapidement aux mains. Soudain, comme par magie, la soldatesque impériale fit son apparition.

7

Alors que nous nous approchions notre chauve et nos deux échalas nous ont vus et leur réaction fut aussi soudaine qu’inattendue : poussés par une frayeur incontrôlable les manants détalèrent aussi vite que des lièvres échaudés, laissant la masure à nos bons soins.J’en fus, il me faut bien l’avouer aujourd’hui, fort satisfait car cette fuite dans les bois m’avait évité bien des palabres, voire certains actes dont je n’aurais été que moyennement fier.

La fouille des lieux nous apporta, butin providentiel, deux tonnelets bien remplis et très prometteurs en plus de quelques menues babioles. Cédant aux demandes soutenues de mes compagnons, nous en mîmes un en perce et goûtâmes le précieux breuvage qui après tant d’abstinence fit très vite son effet.

Ce fut donc passablement éméchés que, l’aube naissante, nous décidâmes de prendre ce que nous pensions être le chemin du retour, non sans faire des poses régulières tant porter notre fardeau s’avéra exténuant. Et comme chacun sait, la fatigue engendre la soif…

8

Les autochtones avaient donc pris leurs jambes à leur cou à la simple vue des “fiers membres de l’armée impériale”. Ceux-ci prirent alors résolument possession des lieux qu’ils saccagèrent allégrement. Ils trouvèrent finalement leur bonheur et s’empressèrent de vider le premier des barils perquisitionnés. A quatre contre un, je n’avais que peu de chance de les battre, pour l’instant…Les heures défilèrent, les godets se vidèrent. “Buvez, mes petits, buvez, profitez. Mon temps approche, le votre s’amenuise.”

Le soleil dardait à l’horizon lorsque les larrons décidèrent enfin de s’en retourner dans leurs peinâtes, ce qui n’allait évidemment pas être facile pour eux : hagards et titubants, ils s’arrêtaient régulièrement pour s’imbiber un peu plus encore.

Je les suivais discrètement, à distance raisonnable, attendant l’occasion idéale qui se présenta bien vite : l’un des soldats se laissa distancer, trop occupé à se soulager la vessie dans le fossé longeant le chemin. A peine audible, un carreau de ma fidèle arbalète le traversa de part en part.

Ce qu’il y a d’étonnant avec les ivrognes, c’est que souvent, ils ne se rendent pas compte qu’ils sont saouls. Manifestement, il en va de même lorsqu’ils sont morts. En effet, ma cible remonta ses braies et fit tout de même quelques pas avant de s’écrouler telle une masse. Et d’un. Au suivant…

9

Mes jambes me disaient que nous étions repartis depuis des heures, fait formellement démenti par le soleil encore bas sur l’horizon. Mes compagnons que je n’entendais plus devaient me suivre, assommés par l’alcool et reportant leur espoir de retrouver notre chemin sur mes seules épaules.Fiers de cette confiance accordée, je décidais d’en jouer. Ainsi continuais-je à avancer d’un pas zigzagant sans me retourner, ce qui aurait été une marque de faiblesse. Je dois cependant bien avouer que j’étais totalement perdu mais comme on a l’habitude de dire : “un hallebardier qui marche ira toujours plus loin qu’un hallebardier qui réfléchit.”

Ce fut en sueur, avec un mal de crâne à faire taire un agitateur que finalement je retrouvais notre route, d’une manière qui m’obligeait à avouer la vérité à mes fors silencieux camarades : nous étions revenus à la chaumière encore fumante, ayant décrit un large cercle dans la forêt.

Je me retournais alors pour leur avouer la vérité et tempérer leurs réactions et compris la raison de leur silence. Ils n’étaient plus derrière moi et ce que je vis me fit tomber sur la partie la plus charnue de mon anatomie…

10

Il ne me restait plus qu’une seule proie à afficher à mon tableau de chasse. Le pauvre bougre, les quatre fers en l’air, était partagé entre la peur panique et l’incrédulité la plus totale. Je me doute bien qu’il ne s’attendait pas le moins du monde à me trouver en face de lui et je voyais bien à son regard qu’il s’inquiétait de savoir si je représentais un réel danger ou si je n’étais qu’un fantôme issu du delirium tremens.Je lui ôtais toute illusion d’un coup de pied bien senti dans les reins. Fébrilement, il tenta de tirer du fourreau son épée, en vain. Je lui fichai alors mon arbalète sous le nez, le doigt crispé sur la détente. J’avais ainsi toute son attention.

“Sais-tu à quel point, nous les Nains, sommes rancuniers ?”

Il hocha la tête frénésie. J’aurai pu tout aussi bien lui dire que j’étais Sigmar réincarné, il n’aurait pas cherché à me contredire.

“Bien. Je vais donc te laisser la vie sauve en échange d’un tout petit service. Si tu venais à manquer à ta parole, je te retrouverai quoiqu’il arrive et te ferai grandement regretter ton parjure.”

Il acquiesça derechef. Tant mieux. Nous allions peut-être enfin l’avoir cette bataille.

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