La Cour des Miracles

Persona Non Grata

Comme à chaque fois en de telles circonstances, Gecko Holland se promit qu’il arrêterai une bonne fois pour toute de fumer. Il venait de courir à en perdre haleine et cherchait maintenant à reprendre désespérément son souffle dans un endroit discret, à l’abri de tout regard. Le cœur au bord des lèvres et les poumons en flammes, il fut prit d’une terrible quinte de toux qui, l’espace d’un instant, ne sembla ne jamais vouloir prendre fin. Ayant enfin recouvré un semblant de calme, il s’accroupit, la tête entre les genoux, pour cracher un épais glaviot.

“C’est décidément plus fort que toi, hein mon vieux ? Marmonna-t-il entre les dents. Tu peux pas t’empêcher de te foutre dans des situations pareilles.”

Il bavardait tout seul. Quelqu’un lui avait dit un jour que soliloquer était un signe d’intelligence, et le contrebandier aimait à le croire. Se redressant malgré la réticence de ses articulations endolories, il extirpa de la poche intérieure de sa vareuse une flasque argentée qu’il dévissa avec empressement et avala goulûment une longue rasade. L’alcool brun réchauffa tout son corps toujours en nage.

“Raaah que ça fait du bien.” Commenta-t-il tout en se passant le revers de la main sur la bouche.

“Tu en partagerais bien avec tes anciens amis, n’est-ce pas ?” Susurra une femme dans son dos. Holland ne s’était pas retourné que la tranchant d’un katana énergétique se trouvait déjà sur sa gorge, à quelques millimètres à peine.

“Nine-Lives ! Quelle délicieuse surprise ! J’ignorais que t’étais dans le coin.”

Tout en parlant, il repoussa nonchalamment du bout des doigts la lame. Malgré son air dégagé, il n’en menait pas large : sous son crâne se déchaînait une tempête. Trouver une excuse, une échappatoire, n’importe quoi.

“Vraiment ? Répondit la tueuse en lui offrant un sourire plein de connivence. Alors tu ne m’as pas entendu te héler à travers tout le souk ? Je commençais à croire que tu cherchais à m’éviter. – Mais non, pas du tout, que vas-tu croire là ? Si seulement je t’avais aperçu, nous serions déjà en train de boire une bière-squigg. D’ailleurs, tu sais quoi, c’est une excellente idée, allons-y de ce pas.”

Joignant le geste à la parole, il se saisit de la main libre de Nine-Lives et fit volte-face pour s’écraser le nez sur le poitrail velu d’un géant. Levant la tête, Gecko rencontra une rangée de crocs peu ragoûtants surmontée d’une paire d’yeux emplis de méfiance.

“Que l’Empereur me tripote ! Kehindé ! Ah ça si l’on m’avait dit qu’aujourd’hui j’aurai l’occasion de trinquer avec deux de mes meilleurs copains…“

Le Néméen ne lui laissa pas le temps de finir son laïus. Saisissant le marchand d’armes par les épaules, il le souleva de trente bons centimètres du sol pour la plaquer contre le mur crasseux de la ruelle où il avait cru pouvoir trouver refuge.

Sans mots dire, Nine-Lives, qui avait rengainé son épée, s’approcha de lui et, à l’aide d’un couteau très effilé, entreprit de la raser avec d’infinies précautions.

“Gecko, Gecko, Gecko,… Que va-t-on donc pouvoir faire de toi ? Toujours à vouloir n’en faire qu’à ta tête même lorsque cette dernière en jeu. L’Homme au Grand Chapeau a pourtant été des plus clairs avec toi : t’es tricard à la Cour des Miracles.”

A ce moment, il pouvait sentir le froid métal marquer un temps d’arrêt sur sa pomme d’adam. Il n’osa pas déglutir, même lorsque Nine-Lives lui mordit le lobe d’oreille jusqu’au sang.

“Ecoutez les gars, j’ai connu quelques revers de fortune, toutefois ça va beaucoup mieux maintenant et je serai bientôt en fond. Je pourrai rembourser mes dettes et…
– Et rien du tout ! Le coupa la tueuse. Donne-moi une seule bonne raison de te laisser la vie sauve alors que tu as enfreint nos lois. Une seule.
– Euh… Peut-être que mon indéfinissable charme te manquera trop.”

L’étreinte de Kehindé se fit un plus forte. “Je suis sûr que tu as mieux à nous proposer. Gronda-t-il. Quelques rares marchandises par exemple. A combien estimes-tu ta misérable vie ?”

“Okay, okay. Z’êtes durs en affaires. Regardez dans ma poche-revolver, vous y trouverez une puce d’holocarte qui contient les dernières coordonnées du Demeter. J’avais l’intention d’y faire une razzia, mais je ne peux décidément rien vous refuser.”

Nine-Lives le délesta prestement de son bien et le Néméen le relâcha. Holland se retrouva à quatre pattes et préféra conserver cette position stratégique. Il se caressa les joues rendues sensibles par le feu du rasage.

“Qu’on ne revoit plus ta sale trombine dans le coin ou sinon…“

Ils l’abandonnèrent sur place. D’ici peu, ils se rendront compte qu’il les avait dupé. Vite ! Achever le plein de l’Aile Rouge et disparaître fissa du secteur. Mais avant tout, s’allumer un cigare d’algues…

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