Challenge n°20 – Texte n°5

Rendar

La nuit tombait doucement sur la plaine, étendant sur l’herbe douce l’ombre apaisante de l’obscurité après la fournaise de cette journée d’été. Perchée sur un rocher escarpé, Kalima regardait l’astre diurne descendre une fois de plus derrière l’horizon, cédant peu à peu la place à sa sœur, la lune.

Elle prit quelques instants pour lisser son pelage tigré, se servant de sa langue pour aplanir les touffes rebelles et de ses dents acérées pour en démêler les mèches les plus indisciplinées. C’était un des rares derniers moments de calme qu’elle pouvait se permettre avant de revêtir son Ba-khor, son âme de guerrière. Une fois sa toilette accomplie, elle se concentra sur la tâche que le conseil forestier lui avait demandé d’accomplir.

Penchant légèrement la tête elle étudia l’activité se déroulant en contrebas en miaulant discrètement. Au pied de la falaise, sur la grande plaine, on croyait voir une fourmilière. Des dizaines de hors-monde, les terriens comme ils s’appelaient entre eux, avaient faits une grande chaîne leur permettant d’acheminer, depuis les soutes de l’imposant engin qui les avaient faits descendre des étoiles, une quantité étonnante de caisses renfermant vêtements, matériel et pièces à assembler. Plus loin, des femelles les ouvraient pour en répartir le contenu entre plusieurs autres équipes.

Cela faisait bientôt un cycle, soit cinq rotations de lune, que ce même manège continuait et ils avaient déjà édifiés une vingtaine de huttes de métal, assemblés deux véhicules bruyants et puants et tout un tas d’autres petits édifices dont la signification lui échappait. Elle se mit à grogner en sentant son poil se hérisser à la vue de ces envahisseurs. Même si les nombreux éclaireurs et pisteurs du clan les avaient discrètement espionnés et n’avaient décelés en eux aucune apparente animosité, ils n’avaient pas à être là, ils n’étaient pas à leur place. Ils étaient entrain, arbitrairement, de s’installer chez elle, sur son monde.

Cela n’était pas la première fois que des vaisseaux de métal se posaient sur la surface de la planète et, chaque fois, son peuple avait agis de la même façon. Aucun compromis, aucune pitié. C’était néanmoins la première fois qu’elle participait à ce genre de mission et son être était partagé entre l’impatience, l’appréhension et, par-dessus tout, le désir ardent de satisfaire le conseil.

Calmement, elle pris dans une poche de sa ceinture le ruban de tissus coloré et décoré de glyphes qui symbolisait son esprit de combattante. Elle le noua consciencieusement autour de sa patte antérieure droite tout en effectuant une brève prière aux Dieux sylvestres. Une fois le Ba-khor noué, il n’y avait plus de place pour la réflexion, l’inactivité ou la miséricorde. Une fois parée de son âme de guerrière, une seule chose pouvait l’apaiser.

Elle sauta de son promontoire, se rattrapant élégamment sur une autre plateforme rocailleuse près de dix mètres plus bas. Elle réitéra l’opération plusieurs fois, virevoltant avec agilité d’une pierre à l’autre jusqu’à finalement atterrir sans un bruit sur l’herbe encore tiède. Avançant à quatre pattes, s’aplatissant le plus possible comme lorsqu’elle apprenait à chasser avec ses sœurs de portée des années auparavant, elle s’approcha rapidement du campement des étrangers.

L’horrible odeur de leur transpiration mêlée aux relents artificiels émanant des constructions lui fit plisser le museau malgré l’effluve agréable de viande grillée qui provenait du milieu du cercle des habitations. Sans doutes étaient ils entrain de préparer le repas du soir, ils avaient du capturer un Krassir ou une paire de placides G’nor.

Se faufilant dans les ombres allongées par le soleil mourrant, elle se glissa derrière sa première proie, un mâle essayant de monter la garde en plissant des yeux pour discerner des mouvements dans le crépuscule naissant. De toute évidence, cette race n’était pas dotée d’une excellente vue lorsqu’il s’agissait de percer les ténèbres.

Elle se débarrassa de lui en un coup de griffe, lui ouvrant la gorge silencieusement. Elle retint le cadavre jusqu’au sol pour éviter tout bruit suspect tout en s’étonnant de la facilité avec laquelle ses ergots acérés avaient pénétrés dans la chair de la sentinelle. Ils n’étaient pas très résistants, cela serait beaucoup plus facile que prévu.

Se redressant sur ses pattes arrière, elle se mit en position de combat, assurant sa stabilité grâce à sa longue queue. Elle mesurait ainsi plus de trois mètres, toute faites de muscles puissants visibles malgré son épais pelage gris et noir. Elle décrocha habilement deux longs poignards de sa ceinture, leurs manches parfaitement adaptés aux coussinets de ses pattes et dont les lames étaient couvertes de suie pour en masquer l’éclat.

Toujours sans un bruit, elle sauta par-dessus la hutte derrière laquelle elle avait traîné sa première victime. Elle atterrit au milieu d’un groupe de mâles occupés à se projeter de l’eau sur le corps pour y enlever la souillure qui maculait leurs membres. Ils n’eurent pas le temps d’êtres surpris, ses lames balayèrent l’espace, tranchant leurs chairs et brisants leurs os.

Un cri retentit à sa droite. Elle avait été repérée. En deux foulées, elle fut à portée de celui qui l’avait découverte et le châtia en grognant, lui perforant la poitrine. Elle ne comprenait pas un mot du langage de cette race mais nul besoin d’être devin pour savoir qu’ils n’allaient pas tarder à s’organiser pour essayer de la repousser.

Deux mâles bien constitués surgirent, armés de lourdes barres de métal. Le premier tenta de lui asséner un coup circulaire mais elle se laissa tomber au sol, lui fauchant les jambes avec ses pattes. A peine s’était il écroulé à terre qu’elle était déjà entrain de bondir sur le second. Elle évita un puissant mouvement ascendant de l’arme improvisée de son adversaire tout en le projetant violement contre le mur d’une des habitations. Ne lui laissant aucun répit, elle lui planta un poignard dans chaque bras, le clouant littéralement à la plaque de métal.

L’autre homme s’était relevé et courrait vers elle le tuyau levé au dessus de sa tête. D’un mouvement plein de grâce, elle se retourna en faisant fouetter sa queue. La griffe tranchante qui y était dissimulée ouvrit le ventre de son adversaire qui s’écroula à nouveau, définitivement. Elle prit un peu de temps pour observer la créature maintenue immobile par ses poignards. De couleur rosée, le sang qui lui coulait abondamment des larges entailles crées par ses armes avait une couleur rouge très proche du sien mais il ne semblait pourtant avoir que très peu de pelage. Quelle étrange créature fragile. Elle s’approcha en feulant. La chose vivait toujours et avait l’air de souffrir beaucoup. Elle fut magnanime et mit fin à son agonie, enfonçant ses crocs dans sa gorge et lui déchirant la trachée. Elle s’élança ensuite vers le centre du campement de ses ennemis en rugissant.

A peine une heure plus tard, tout était fini. Les huttes de métal étaient en feu, le sol de la plaine détrempé du sang d’une centaine de cadavres et elle avait à sa ceinture plusieurs trophées témoignant de sa victoire. Comme demandé par le conseil, elle n’avait laissé personne de vivant. Mâles, femelles et petits, tout les corps qui ne seraient pas brûlés par les nombreux foyers seraient dévorés par les prédateurs sauvages.

Elle s’assit par terre, léchant en couinant sa blessure à l’épaule. Les créatures avaient des armes capables de projeter à une vitesse incroyable des petites flèches de métal et l’un de ses projectiles l’avait touchée irradiant dans tout son corps des élancements insupportables.

Doucement, malgré la douleur et la fatigue, elle détacha son Ba-Khor, le laissant tomber au sol marquant ainsi la fin de son serment. L’herbe grasse s’offrait à elle, elle s’y étala de tout son long.




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