Challenge n°20 – Texte n°3

Silversurfer

Dieu a-t-il eu du piston ?

La grosse transalpine vibrait à pleine puissance sur la grande courbe rapide de la sortie d’autoroute qui l’emmenait si enjouée en direction du centre-ville. Sylve essora encore plus vigoureusement la poignée de l’accélérateur et déhancha encore plus ses quatre vingt dix kilos pour revenir dans la roue de l’italienne. Les bandes blanches délimitant la chaussée se reflétaient dans la visière de son casque noir mat et défilaient de plus en plus vite tandis qu’il prenait de plus en plus d’angle. Les bras pliés et le buste collé au réservoir, il lui semblait qu’il avalait littéralement le bitume pas encore tout à fait sec de la grosse pluie de la veille. Comme le virage arrivait à son terme, son prédécesseur redressa son monstre rouge et ils furent tout deux obligés d’appuyer fort sur les freins afin de négocier la circulation dense et peu rapide des travailleurs matinaux.

Le pilote de l’italienne lui fit un petit signe de la main et s’échappa rapidement dans la foule placide des voitures. Sylve se dit qu’il espérait vivement revoir son camarade inconnu demain matin puis enroula brusquement un peu de câble pour dépasser prestement deux camions et trois pots de yaourt. L’énergie cinétique ainsi acquise lui permit d’arriver sereinement à la bretelle d’accès de la voie rapide qui l’amenait vers son terrain de jeu favori.

La japonaise offrait un abri relatif derrière sa bulle et il y cacha la majeure partie de son corps. Malgré le cuir qu’il portait, il sentait toute la puissance du vent qui se déchaînait et pouvait pleinement appréhender le combat entre les pistons qui martelaient leur souffrance collective au fond des quatre cylindres et l’air, maintenant si dense et si mécontent, qui devait s’écouler autour de l’engin et de son pilote. L’aiguille du tachymètre s’élevait progressivement, arbitre impartial et muet, à la fois juge de la défaite inexorable du fluide éolien mais aussi bourreau des cervicales du fou qui offrait maintenant son plus beau sourire à la route.

Un rapide tour d’horizon lui apprit que la petite route de campagne qu’il avait repérée si souvent s’annonçait sèche et exempte de tout obstacle circulant à des allures d’escargot asthmatique. Tout à son plaisir et ralentissant à peine la cadence, il y engagea sa flèche verte par un grand virage à gauche. Une petite ligne droite lui permit de réguler son allure afin d’aborder une série de trois petits virolos qui s’enchaînaient serrés. Qu’y avait-il de mieux sur terre que de sentir sa machine trépider d’impatience à l’idée de prendre de l’angle ? Certes, il ne croyait pas en Dieu, mais il avait quand même son petit coin de paradis.

Accélérer. Se placer à gauche. Freiner à l’agonie. Se déhancher à droite. Pousser le guidon à gauche. Virer à la corde. Prendre son pied. Remettre les gaz sur l’angle. Sourire. Redresser. Recommencer virage après virage. Gravité, accélération, décélération, force centrifuge ou encore gyroscopique, son corps enregistrait toutes ces contraintes physiques. Le plaisir qui en résultait était tout simplement bluffant : il dépassait ses peurs bien sûr mais se sentait surtout vivre, pleinement, complètement, ivre de sensations, saturé d’adrénaline.

Il arriva enfin au bout de son pays de cocagne et se rangea sur le bas-côté. Il débraya pour passer au point mort et sortit la béquille latérale. Il enleva son casque et ses gants, ouvrit son blouson puis descendit de son engin pour apprécier longuement le chemin qu’il venait de prendre. Il sourit une fois de plus et se dit que finalement, la journée avait très bien commencé. Profiter un peu du soleil de la fin de la matinée lui semblait une excellente idée. L’herbe grasse s’offrait à lui, il s’y étala de tout son long.




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