Challenge d’écriture n°24 – Texte n°7

Nymphéa

LA HORDE

La rue entière puait la mort et la chair calcinée, je tombai au sol et le visage sans larmes, je hurlais ma douleur emportée par les fumées noires. Ils avaient accompli leur mission funeste mais je savais qu’il n’était pas mort, qu’il naviguait aux confins de l’autre temps…
Les cyprès ploient et pleurent sous les assauts répétés de la pluie et du vent. Elle essaie de protéger son visage écorché au passage par les branches des arbres. Le chemin monte en pente abrupte jusqu’au cimetière. Après des minutes d’efforts, elle aperçoit enfin les lourdes grilles de fer qui griffent un ciel chargés de nuages noirs. L’espoir fait place à l’angoisse. Elle sait qu’il est là, comme chaque soir, depuis tant d’années… Qu’il l’attend.
La terre bouleversée n’absorbe plus le flux de l’eau. La boue colle aux talons de ses bottines. Elle avance difficilement dans les allées rectilignes. Rien ni personne ne pourrait la faire renoncer à cette rencontre à travers le temps.
Un grondement étrange traverse une tombe au fond du cimetière. Elle sait que ce n’est pas le bruit du vent qui redouble de violence. La dalle de granit se fissure en longs craquements, puis la lourde pierre se soulève lentement sous un entre las de ronces et provoque une onde de choc en retombant sur le sol. Des corbeaux perchés sur les stèles voisines s’envolent en coassant. Dans la nuit d’encre qui s’abat comme une chape de plomb sur les âmes des vivants, une main osseuse et ensanglantée surgit de la tombe. Alexandra s’est agenouillée en se souciant peu de sa robe de laine brune. Les larmes l’aveuglent. Des larmes de fiancée blanche, des larmes qui troublent la taie opaque de ses yeux et ravivent la flamme de sa jeunesse. Elle saisit la main, la caresse et l’encourage. L’écorché qui surgit en grimaçant de douleur s’appuie maintenant sur ses coudes décharnés pour basculer dans la lumière bleutée du bon côté du monde. C’est lui ! Elle le reconnaît malgré le terrible travail de la décomposition des chairs. C’est Uriel, le fiancé qu’elle aimait de tout son être avant la nuit du terrible déchirement…

C’était une nuit sans étoiles. Des heures suspendues dans le silence.
Ils sont venus du bout des ténèbres. Brusquement le ciel s’est scindé en nuées de sang.
Au loin une poussière épaisse et jaunâtre noie les lignes définies du temps. Les sabots de haine martèlent le sol. Elle est en route, la horde sauvage. Les chevaux infernaux ruent et écrasent au passage le moindre souffle de vie. Les chiens hurlent et montrent les dents, le monde retient sa respiration. Moment suspendu avant l’orage. Longues ères attendues que cette soif de sang qui monte dans leurs gorges béantes. Les nettoyeurs de l’au-delà sont descendus sur terre pour éradiquer les vivants.
Ils sont arrivés aux confins des villes. Les habitants affolés s’enfuient en serrant contre eux des enfants. Les épées tranchantes fouillent et lacèrent les chairs potelées et roses. Elles font jaillir les viscères des tendres petits ventres devant les mères agenouillées et suppliantes. Des curés en soutane sortent des églises en flammes et brandissent des croix devant les cavaliers. Ils n’ont pas eu le temps de bénir les objets mystiques et leurs incantations dérisoires pour exorciser la folie meurtrière sont accueillies par des rires tonitruants. Les guerriers de la mort cassent les croix et font voltiger loin devant eux les ridicules encensoirs. Ils redoublent de hargne et de rage meurtrière. Les hommes de l’au-delà, aux sinistres visages maculés de chair humaine prélevée sur les cadavres se réjouissent de la souffrance de leurs victimes. Ils ont allumé d’immenses brasiers sur les collines alentour où ils jettent les jeunes vierges encore vivantes. La nuit résonne des râles d’agonie. L’aube blême surprend les cavaliers qui ripaillent et dansent devant des charniers où verdissent déjà les chairs putrides. Ils enfourchent leurs montures et s’évanouissent au lever du soleil ne laissant derrière eux que malheur et cendres…

Uriel a couru devant la horde déchaînée. Il s’est glissé dans le soupirail de son atelier de forgeron. Il a entendu les chevaux de l’enfer qui piaffaient en reniflant sa présence. Les cavaliers l’attendaient en fouettant l’air de leurs épées. Bien lui en avait pris de fixer solidement des barreaux d’acier Il a tenu jusqu’au matin et quand la lune d’acier a coupé les nuages, il s’est risqué dehors. Un spectacle de désolation lui a serré les entrailles. Partout la mort, le sang, des morceaux de chairs pendants des cadavres, des chiens qui se repaissaient de viande. Il s’est mis en quête de son Alexandra. Elle avait survécu. Il le sentait comme une évidence. Il a aperçu sa silhouette titubante puis ses mains qui se tordaient de désespoir devant les charniers où elle cherchait son corps. Il allait lui crier qu’il était vivant, qu’il la protègerait à travers le temps quand un nettoyeur ne lui a pas laissé le temps et à posé ses mains de démon autour de son cou. Le cri s’est étranglé au fond de sa gorge…
Il souffre. Ses chairs se désagrègent et tombent en poussière. Les os saillent sous les lambeaux de vêtements. Dans un dernier sursaut d’espoir il pense à Alexandra. Elle sera au rendez-vous ce soir…

Rêves d’éternité défilent au-delà du temps. Aujourd’hui, c’est un jour clair. Uriel a rejoint Alexandra pour les feux de la Saint Jean. Odeur de foin coupé, de saison qui se régénère. Le temps a fui et son cortège de sombres nuages avec lui. Une ère de sérénité se dessine dans l’azur tendre du ciel. C’est sans compter sur les blessures laissées en stigmates. Elles se lézardent dans la main du jeune homme, celle qui est restée noire depuis le temps des cendres. Déjà les corbeaux se perchent sur les stèles. Des fossoyeurs creusent la nuit de nouvelles tombes dans le petit cimetière paisible ombragé de grands cyprès.




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